La France continue à rapatrier les enfants de jihadistes "au compte-gouttes"

Des enfants dans le camp d'Al-Hol, qui abrite des proches de membres du groupe État islamique, dans le gouvernorat d'Al-Hasakeh (nord-est de la Syrie), le 28 mars 2019.
Des enfants dans le camp d'Al-Hol, qui abrite des proches de membres du groupe État islamique, dans le gouvernorat d'Al-Hasakeh (nord-est de la Syrie), le 28 mars 2019. © Giuseppe Cacace, AFP

Dix enfants de jihadistes français ont été rapatriés de Syrie dans la nuit de dimanche à lundi. Alors que 200 à 300 d’entre eux sont encore détenus dans des conditions très précaires par les Kurdes syriens, avocats, ONG et organisations internationales dénoncent la politique française de rapatriement au cas par cas.

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C’est par un communiqué laconique que le Quai d’Orsay a annoncé, lundi 22 juin, l’arrivée en France de dix enfants de jihadistes français depuis des camps du nord-est de la Syrie. Pour cette quatrième opération de rapatriement de mineurs depuis la chute, en mars 2019, du "califat" de l’organisation État islamique, une délégation française s’est rendue à Qamishli, dans le Kurdistan syrien, selon un responsable de l’administration autonome kurde. "Ces enfants [dont le plus jeune a deux ans] ont été remis aux autorités judiciaires françaises, et font désormais l’objet d’un suivi médical particulier et d’une prise en charge par les services sociaux", précise le communiqué.

Trois des mineurs ne sont pas orphelins, mais leurs mères "ont accepté de les envoyer en France, en raison des conditions dans le camp", a indiqué une source kurde à l'AFP. Cela porte à 28 le nombre total d’enfants français ayant pu quitter les camps du Nord-Est syrien, principalement à Roj et Al-Hol, où 200 à 300 d’entre eux sont encore retenus et surveillés par les forces kurdes de Syrie, selon les autorités françaises.

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Rapatriement au cas par cas

La doctrine française du "cas par cas" stipule que seuls les orphelins de père et de mère peuvent être rapatriés, ou ceux dont un parent est encore en vie et a donné son autorisation à un retour en France. Cette solution, appliquée par de nombreux pays européens, est "complètement incompréhensible" pour l’avocat Vincent Brengarth, qui défend plusieurs familles de femmes et d’enfants de jihadistes français retenus en Syrie.

"Ils vivent dans des conditions extrêmement précaires, dans des tentes, éloignés de toute possibilité d’avoir accès à un médecin, d’être éduqués. Ils sont hors circuit. Cela conduit à une situation anormale et en violation des droits fondamentaux", affirme-t-il à France 24. Selon lui, l’épidémie mondiale de coronavirus ne fait qu’aggraver le "péril humanitaire" dans les camps du nord-est de la Syrie. "Plus on prolonge la situation, plus leurs traumatismes perdurent, et plus on aura des difficultés à leur permettre de se réintégrer dans la société."

Dans un tweet publié lundi, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme, agence publique française accréditée auprès des Nations unies, a salué l’arrivée des dix enfants mais a rappelé sa demande de "rapatriement des enfants français retenus en Syrie ainsi que leurs parents sans plus tarder". L’ONU avait rendu un avis similaire en janvier, le président de la Commission d'enquête indépendante et internationale sur la Syrie jugeant "scandaleux" que les États dont des ressortissants sont incarcérés en Syrie ne fassent pas sortir rapidement les enfants. Certains mineurs ont déjà passé deux ans dans des conditions sanitaires extrêmement précaires : en 2019, 517 personnes, dont 371 enfants, sont morts dans le camp d'Al-Hol, avait indiqué mi-janvier à l'AFP une responsable du Croissant-Rouge kurde.

Question toujours très sensible

"La résistance de l’État français est entièrement politique. On ne peut pas décemment croire qu’ils n’ont pas conscience de la violation des droits fondamentaux, de la vie privée, du droit à la santé, mais aussi de la protection prioritaire du droit à l’enfant", dénonce Vincent Brengarth. Le 11 janvier, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, avait évoqué la possibilité d’un rapatriement des jihadistes français détenus par les Kurdes en Syrie, avant que son entourage ne rétropédale.

La question reste très sensible pour le gouvernement d’Emmanuel Macron, alors que plusieurs sondages ont montré que l’opinion publique est extrêmement défavorable au retour de jihadistes et de leur famille pour être jugés en France. "Il faut une politique uniforme qui ne consiste pas à rapatrier certains enfants au compte-gouttes. Ils ne peuvent pas être tenus pour responsables des choix de leurs parents. Pour ces derniers, la situation est aussi paradoxale car elle conduit à ce qu’on ne soit jugé ni par la France, ni par un autre État, donc on les laisse dans ces camps, d’où ils peuvent s’évader."

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Les autorités kurdes, qui affirment détenir environ 12 000 étrangers, 4 000 femmes et 8 000 enfants, ont elles-mêmes souvent appelé les pays concernés à rapatrier leurs ressortissants. En plus des conditions de vie très difficiles dans les camps, la garantie que les prisonniers restent sous bonne garde s’amenuise avec les jours. Selon le Centre d'analyse du terrorisme, au moins treize jihadistes françaises se sont évadées ces derniers mois des camps où elles étaient détenues.

Avec AFP

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