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"Ayouni", le documentaire qui donne un visage aux disparus forcés de Syrie

Le bus de l'ONG "Families for freedom" qui demande la libérations des prisonniers disparus en Syrie aux mains du régime ou des divers groupes armés.
Le bus de l'ONG "Families for freedom" qui demande la libérations des prisonniers disparus en Syrie aux mains du régime ou des divers groupes armés. © Ayouni, Yasmin Fedda 2020
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Le dernier documentaire de la réalisatrice  palestinienne Yasmin Fedda, "Ayouni", met en lumière les disparus forcés de Syrie à travers les quêtes intimes de Noura, veuve du cyberactiviste Bassel Khartabil, et de "Machi", sœur du prêtre italien Paolo Dall’Oglio, enlevé à Raqqa en 2013 et toujours porté disparu.

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"Je ne sais pas s’il est vivant. Je ne peux pas être sûre qu’il soit mort. Tant que je n’aurai pas vu son corps, je ne pourrai pas porter son deuil." Noura Ghazi a appris, en août 2017, l’exécution de son mari Bassel Khartabil Safadi, cinq ans après son arrestation à Damas et deux ans après sa disparition. Mais elle n’en sait pas plus. Ni où, ni quand, ni comment : "Avec un pistolet ? Le jour ou la nuit ?". Depuis des années, cette avocate syrienne de 38 ans, militante des droits de l’Homme, remue ciel et terre, et ce aux quatre coins du monde, pour obtenir des réponses et recouvrer le "droit le plus basique de dire 'au revoir' à [son] mari".

Noura Ghazi partage les questions qui la hantent dans "Ayouni", le dernier documentaire de Yasmin Fedda qui sortira en streaming le 1er juillet. La réalisatrice palestinienne, nommée aux Bafta [équivalent britannique des César] et auteure de plusieurs films sur la Syrie, où elle a passé son enfance, a filmé Noura Ghazi dans sa quête de l’absent. Elle a suivi aussi Immacolata – dite "Machi", la sœur du père Paolo Dall’Oglio. Ce prêtre italien, qui a fondé dans les années 1980 le monastère catholique syriaque de Mar Mûsa, au nord de Damas, a été enlevé à Raqqa le 27 juillet 2013 par l’organisation État islamique. Il est depuis porté disparu.

Comme Bassel et Paolo, environ 100 000 personnes ont disparu en Syrie, selon Amnesty International, après avoir été arrêtées par le régime de Bachar al-Assad ou enlevées par divers groupes armés, dont l'organisation État islamique, depuis le début du conflit syrien en 2011.

"Machi" Dall'Oglio tient une photo de son frère, le père Paolo Dall'Oglio, enlevé en Syrie en 2013 par l'Ei et porté disparu depuis.
"Machi" Dall'Oglio tient une photo de son frère, le père Paolo Dall'Oglio, enlevé en Syrie en 2013 par l'Ei et porté disparu depuis. © Ayouni, Yasmin Fedda 2020

Un film d’auteur sur la complexité des émotions

Pendant six ans, Yasmin Fedda a filmé ces deux femmes qui ne se connaissaient pas mais ont été réunies par un drame commun. "J’avais commencé un projet sur le père Dall’Oglio, qui était un ami, quand nous avons appris son enlèvement. Mon film a alors pris une autre tournure", raconte la réalisatrice à France 24. De l’Irak à l’Italie, en passant par le Liban et le Royaume-Uni, elle a recueilli leurs confidences, leurs larmes, leurs questions et filmé leur combat pour la vérité et la justice.

"J’ai tenté de saisir la complexité de leurs émotions. En six ans, il y a eu différentes phases, allant de la colère à l’espoir, mais la recherche de la vérité les a toujours maintenues debout", explique Yasmin Fedda. Comme le dit Machi aux ravisseurs de son frère dans une vidéo postée en 2014 : "Nous espérons serrer Paolo dans nos bras mais nous sommes prêts à pleurer sa mort".

Ni enquête journalistique – même si les faits sont vérifiés —, ni film de campagne pour les droits de l’Homme, même si "Ayouni" est soutenu par Amnesty International et l’ONG pro-démocratie The Syria Campaign, le documentaire de Yasmin Fedda est un film d’auteur. Un documentaire qui donne à réfléchir sur les crimes de guerre à travers des histoires intimes. "Ce n’est pas qu’un film sur la Syrie et sur la stratégie guerrière des disparitions forcées, c’est aussi un film qui touche à des sentiments universels", analyse Yasmin Fedda.

Les "mariés de la révolution"

"'Ayouni' signifie les yeux en arabe", traduit Yasmin Fedda. "Mais c’est aussi un terme d’affection que l’on adresse aux gens qu’on aime. On peut donc lui donner une double lecture : soit ce que les gens voient, soit un témoignage sur l’amour".

Bassel Khartabil Safadi et Noura Ghazi le jour de leurs fiançailles, à Damas, en 2012.
Bassel Khartabil Safadi et Noura Ghazi le jour de leurs fiançailles, à Damas, en 2012. © Ayouni, Yasmin Fedda 2020

Celui notamment qui unit Noura et Bassel, "les mariés de la révolution". Le couple s’est rencontré en 2011 lors d’une manifestation à Douma contre le pouvoir de Bachar al-Assad. Grâce aux archives vidéo, Yasmin nous présente Bassel, militant palestino-syrien qui a joué un rôle de premier plan dans le mouvement de l’Internet libre, en créant notamment des versions arabes de Wikipedia et du navigateur Internet Firefox. "Je voulais le rendre présent avant de filmer l’absence", explique la réalisatrice.

Le couple se fiance en 2011, avant que la révolution ne vire à la guerre. Si le président syrien, Bachar al-Assad, ordonne déjà à ses armées de tirer sur les manifestants, Noura et Bassel croient encore au changement. "Nous avons fait un si long chemin", confient-ils dans une archive. Mais en mars 2012, Bassel Khartabil Safadi est arrêté par le régime. Les fiancés se marient malgré tout à la prison d’Adra, le 7 janvier 2013, en se cachant des gardes. Puis Bassel disparaît des radars en 2015, l’année où il aurait été exécuté. Aurait, un conditionnel avec lequel Noura doit apprendre à vivre, mais qu'elle tente de lever avec acharnement depuis près de cinq ans.

Un plaidoyer contre les violations en Syrie

Avocate militante et fondatrice de l’ONG Nophotozone, qui apporte une assistance légale aux familles de disparus forcés, Noura Ghazi est devenue la porte-voix des dizaines de milliers de familles syriennes qui ont vu leur proche disparaître aux mains du  gouvernement ou de divers groupes armés. Le 16 juin 2020, Noura plaidait encore leur cause auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies, à l’invitation du président français, Emmanuel Macron.

"Je suis là pour vous parler de la souffrance des familles des disparus forcés, des hommes pour la plupart, nous laissant, nous, les femmes élever des enfants sans père", déclare-t-elle dans une visio-conférence. "Je suis là pour vous parler des violations de Bachar al-Assad qui bafoue nos lois et notre Constitution. […] Je suis là pour vous parler de l’absence de volonté politique d’y mettre un terme. Je demande justice et je suis prête pour cela, à payer le prix le fort". 

Un plaidoyer dont Yasmin Fedda se fait le relais dans son documentaire au regard généreux et empathique. "Je serais heureuse si mon film permettait de contribuer modestement à faire connaître leur combat", conclut-elle.

 

 

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