Le réalisateur russe Serebrennikov reconnu coupable de fraude

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Moscou (AFP)

Le réalisateur et metteur en scène Kirill Serebrennikov, figure célébrée du milieu artistique russe, a été reconnu coupable vendredi de fraude à des fins d'enrichissement personnel par un tribunal moscovite dans une affaire controversée.

Ce dossier, qui a démarré il y a trois ans, a été considéré par les partisans du réalisateur comme une mise à l'épreuve de la liberté artistique en Russie.

A son arrivée au tribunal Mechtchanski de Moscou, Serebrennikov a été accueilli par les applaudissements de centaines de ses soutiens, tenus à distance du bâtiment par des barrières métalliques.

"Serebrennikov (et ses coaccusés), (Iouri) Itine, (Konstantin) Malobrodski ont commis une fraude (...) d'une ampleur particulièrement importante", a dit la juge Olessya Mendeleïeva sans immédiatement annoncer les peines infligées, la lecture du jugement pouvant prendre plusieurs heures.

"Leurs actions ont été commises à des fins d'enrichissement personnel en escroquant les collaborateurs du ministère de la Culture", a ajouté la cour.

Une quatrième accusée, Sofia Apfelbaum, n'était "pas au courant" de la fraude, mais la juge lui reproche des "négligences".

Kirill Serebrennikov, 50 ans, a accueilli ce jugement dans le calme et le silence, vêtu d'un pull à capuche et d'une casquette noirs et arborant un masque sanitaire noir, du fait du nouveau coronavirus.

Directeur artistique du Centre Gogol, un célèbre théâtre moscovite, il est poursuivi pour avoir détourné entre 2011 et 2014 environ 129 millions de roubles (1,65 million d'euros au taux actuel) de subventions publiques.

La juge a aussi estimé que les accusés avaient agi en bande organisée et que M. Serebrennikov avait "dirigé tous les membres du groupe et pris des mesures pour dissimuler les vols".

Le parquet a requis des peines comprises entre quatre et six ans de prison. La défense a demandé l'acquittement.

- Représailles politiques -

Arrêté en août 2017 sur le tournage à Saint-Pétersbourg (nord-ouest) de son film "Leto", Serebrennikov avait été emmené à Moscou, puis assigné à résidence jusqu'en avril 2019.

Nombre de personnalités culturelles russes et étrangères lui ont exprimé leur soutien, estimant que son art en contradiction avec le conservatisme des autorités russes a pu lui faire des ennemis à l'origine de ses déboires.

Durant son assignation à résidence, il a achevé le montage de "Leto", un film sur la vie du rockeur soviétique Viktor Tsoï primé en 2018 à Cannes. Il a aussi monté à distance un opéra en Allemagne.

En septembre 2019, la justice russe avait remis l'artiste en liberté et renvoyé le dossier au parquet, l'estimant incomplet. Mais une nouvelle expertise a conclu début juin que le réalisateur et son équipe avaient touché un trop-perçu d'environ 129 millions de roubles d'aides publiques, prenant le contre-pied d'une expertise précédente.

"Dans cette affaire, il n'y a aucune preuve de comportement malhonnête de ma part", a déclaré Kirill Serebrennikov lundi accusant les enquêteurs d'avoir fait "pression" sur la principale témoin de l'accusation, l'ancienne comptable du Septième studio --une troupe qu'il a fondée.

Pour ses partisans, il paye sa liberté de création et ses pièces parfois osées, mêlant politique, sexualité et religion, dans un pays où les autorités poussent pour un retour en force des "valeurs traditionnelles" conservatrices.

"L'empressement de l'Etat à l’inculper (...) semble être un moyen à peine voilé de représailles contre les critiques politiques de Serebrennikov et pour envoyer un message effrayant aux artistes qui n'ont d'autre choix que de renoncer aux critiques politiques pour bénéficier de fonds publics", ont dénoncé plusieurs organisation internationales, dont Human Rights Watch, dans un communiqué.

Les mises en scène présentées dans son Centre Gogol, qu'il a transformé en un lieu incontournable de la scène théâtrale contemporaine à Moscou, ont parfois été dénoncées par des militants orthodoxes.

Les autorités démentent cette interprétation des faits.

Quelque 3.000 personnalités de la culture ont appelé lundi dans une pétition le ministère de la Culture à renoncer aux poursuites, dénonçant une "affaire qui a été fabriquée" par les enquêteurs.

La France l'a décoré de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2018.