REPORTAGE

En Seine-Saint-Denis, le Covid-19 a renforcé la détresse des plus fragiles

Distribution de nourriture à l’IUT de Bobigny, sur le campus de l’université Paris-13, le 26 juin 2020.
Distribution de nourriture à l’IUT de Bobigny, sur le campus de l’université Paris-13, le 26 juin 2020. © Rémi Carlier, France 24

Le confinement dû à la pandémie de coronavirus a fortement ralenti l'activité économique du territoire le plus pauvre de métropole et supprimé l'emploi de milliers de personnes déjà précaires. Les associations ont vu exploser les demandes d'aide et sont anxieuses pour les mois à venir.

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La scène a quelque chose d'inédit dans un campus universitaire français. À l'entrée de l'IUT de Bobigny, au sein de l'université Paris-13, des bénévoles du Secours populaire déchargent trois camions de l'association remplis de denrées alimentaires. Ce vendredi 26 juin, ils installent les tables dans le hall d'entrée du bâtiment et se préparent à accueillir une centaine de personnes, pour la plupart des étudiants de l'université privés de revenus avec le confinement. Avant mars, "Il n'y avait jamais eu de distribution alimentaire sur le campus. Nous avons une population importante d'étudiants d'origine étrangère, qui n'ont plus les moyens de travailler", constate, résigné, le vice-président de l'université, Olivier Oudar.

À leur arrivée, certains connaissent déjà le processus et récupèrent riz, pâtes, lait, légumes ou encore poisson en barquette avant d'émarger, d'autres, qui viennent pour la première fois, semblent sans repères. Sophie, 27 ans, en master 1 de recherche clinique, est très mal à l'aise. "J'avais un petit boulot qui me permettait de m'en sortir, mais je l'ai perdu. Avant la crise, je ne savais même pas qu'il y avait des distributions de nourriture !" Elle qui a passé le confinement dans sa chambre du Crous de 18 mètres carrés pense y rester pour l'été : "Je dois vraiment retrouver un emploi", dit-elle.

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Brusque dégradation de la situation

La disparition en mars des "petits boulots", contrats d'intérim, du travail "au noir" et les ruptures de CDD, ont conduit des centaines de milliers d'habitants de la Seine-Saint-Denis (93), territoire le plus pauvre de la France métropolitaine, dans une situation d'encore plus grande précarité. Dans un rapport spécial publié peu avant le confinement, l'Insee relevait déjà les difficultés sociales persistances du département, avec un taux de pauvreté deux fois supérieur à la moyenne nationale (27,9 % contre 14,1 %), 28 % des jeunes de 18 à 24 ans sans emploi ni formation, et 11 % de la population totale couverte par le Revenu de solidarité active (RSA). Les associations de soutien aux plus démunis, engagées depuis longtemps sur le territoire, ont vite constaté la brusque dégradation de la situation.

Annick Tamet, secrétaire générale adjointe du Secours populaire du 93, estime à plus de 45 000 le nombre de personnes accueillies depuis le 17 mars, contre 29 000 à l'année en temps normal. "On reçoit des personnes qu'on n'avait jamais vues, des intérimaires, ceux qui complétaient leur RSA avec des petits boulots, des étudiants, des intermittents du spectacle… Nos bénévoles à Paris-8 ont même reçu un étudiant qui n'avait pas mangé depuis deux jours", commente-t-elle. 

Dans un département où le taux de natalité est le plus élevé de métropole et qui compte 18 % de familles nombreuses, la crise a souvent supprimé les moyens de subsistance de foyers entiers. À Bobigny, Hadia, 18 ans et étudiante en BTS tourisme, est venue chercher un colis qui permettra d'aider ses parents et ses trois frères et sœurs à tenir la semaine. "On avait déjà des problèmes financiers, mais maintenant plus aucun d'entre nous ne trouve de travail", explique-t-elle. Outre l'aide alimentaire, les personnes dans le besoin peuvent obtenir auprès des associations des chèques-services mis à disposition par la préfecture, d'une valeur variable, pour faire leurs courses. "Ça nous aide beaucoup", poursuit la jeune fille.

Hadia (de dos), une étudiante de 18 ans, est venue récupérer à l’IUT de Bobigny un colis alimentaire pour sa famille.
Hadia (de dos), une étudiante de 18 ans, est venue récupérer à l’IUT de Bobigny un colis alimentaire pour sa famille. © Rémi Carlier, France 24

>> Voir le webdoc : Seine-Saint-Denis : les oubliés de la République 

Crainte et pessimisme

Dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron publiée dans Le Journal du dimanche le 21 juin, le maire communiste de La Courneuve, Gilles Poux, et une quarantaine de personnalités ont réclamé " six mesures d'urgence pour la Seine-Saint-Denis et les territoires les plus durement touchés par le Covid-19 ". Selon l'Insee, le département a enregistré, entre le 1er mars et le 10 avril, une surmortalité de 118,4 %, taux le plus élevé d'Île-de-France. En cause notamment, "la promiscuité, la précarité, les logements suroccupés, la forte prévalence de facteurs de comorbidité, mais aussi l'état des infrastructures de santé publique dans le 93, désert médical pour la médecine de ville", énumère le député PCF de Seine-Saint-Denis Stéphane Peu, signataire de la lettre et présent à la distribution de nourriture à l'IUT de Bobigny. Peu optimiste pour la situation des étudiants de Paris-13 et Paris-8 à l'approche des vacances d'été, il rappelle la proposition de création d'un "revenu étudiant" faite par les députés communistes en mars à l'Assemblée nationale. "Cette année, il n'y aura pas ou peu de jobs d'appoint, ça ne va pas reprendre. Il faut s'attendre à une très grande précarité chez les étudiants."

>> Voir le Focus : Entraide, inégalités, défiance… Les multiples visages des banlieues à l'heure du confinement 

Les subventions, les dons des particuliers, l'aide d'appoint des restaurants, les plats préparés par les cuisines scolaires du département ont permis aux associations de répondre aux besoins. "La solidarité a bien fonctionné jusqu'à maintenant, et nous pensons pouvoir tenir jusqu'à septembre, mais au prix de sorties de trésorerie, ce qui est une première à ma connaissance", déplore Annick Tamet, du Secours populaire, pessimiste quant à une amélioration de la situation dans les prochains mois.

Cette crainte, le responsable du centre de Drancy des Restaurants du cœur, Patrick Chaillet, la partage. "J'ai vraiment peur d'un autre confinement. Mais même si ça s'améliore, certaines familles ont été tellement fragilisées qu'il leur faudra des mois pour repartir", dit-il. Dans le bâtiment fourni par la mairie pour les distributions de colis alimentaires, adapté pour permettre un maximum de distanciations entre les personnes, ses équipes ont fourni 57 000 repas en 10 semaines, contre 63 000 sur les 16 semaines de la campagne d'été de 2019. "La semaine prochaine, on aura déjà dépassé ce chiffre. Coluche [créateur des Restaurants du cœur en 1985] doit se retourner dans sa tombe !" Les stocks de l'association à Villepinte sont suffisamment bien approvisionnés pour subvenir aux besoins des personnes cet été, mais "ça va être de plus en plus dur, signale l'administrateur délégué des Restos 93, Jean-Claude Eberhardt. On avait une demande croissante avant la crise, et on en aura encore plus après."

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