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Il y a 80 ans, l'attaque de Mers el-Kébir : "Des hommes morts pour rien et dans un mauvais combat"

Le contre-torpilleur Mogador en feu, sa plage arrière détruite par un coup au but ayant fait exploser ses grenades anti-sous-marines, lors de l'attaque de Mers el-Kébir.
Le contre-torpilleur Mogador en feu, sa plage arrière détruite par un coup au but ayant fait exploser ses grenades anti-sous-marines, lors de l'attaque de Mers el-Kébir. © Wikimedia

Le 3 juillet 1940, quelques jours après la signature de l'armistice, la Royal Navy attaque la flotte française amarrée dans la rade de Mers el-Kébir, près d'Oran, pour ne pas qu'elle tombe aux mains des Allemands. Le bilan est lourd avec près de 1 300 morts. Depuis 80 ans, cette date est restée un épisode traumatisant de la Seconde Guerre mondiale.

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"L’inconcevable agression", titre Le Petit Parisien. "Un guet-apens sans précédent dans l’histoire navale", surenchérit L’Écho d’Alger. "La trahison de leurs anciens frères d’armes", fustige Le Temps. Dans les jours qui suivent l’attaque de Mers el-Kébir, les journaux hexagonaux consacrent tous leur une à la destruction des navires français ancrés dans ce port algérien, par la marine britannique. Alors que la France vient de conclure un armistice avec l’Allemagne, la Royal Navy n’a pas hésité à s’en prendre à ses alliés d’hier pour ne pas que ses vaisseaux tombent sous le contrôle de l'ennemi.

Le texte signé le 22 juin 1940 prévoit pourtant de laisser la flotte tricolore sous commandement français en lui imposant une stricte neutralité. Mais la marine britannique craint malgré tout de perdre sa suprématie sur les océans.  "Si l’on regarde les choses froidement, il n’y a pas de raison de s’inquiéter, mais le problème c’est que depuis 1936, on sait très bien ce que valent les paroles de Hitler. Il a dit qu’il ne s’attaquerait pas à la Tchécoslovaquie et il a renié sa promesse", explique l’historien, Jean-Baptiste Bruneau, maître de conférences HDR en histoire contemporaine à l'université Bretagne-Sud. "Il y a donc une inquiétude légitime de la part des Anglais. Ils ont face à eux un adversaire redoutable qui vient de conquérir la France en quelques semaines".

Un ultimatum inacceptable

Au Royaume-Uni, les discussions sont vives. Le Premier ministre, Winston Churchill, finit par l’emporter. Il décide d’adresser un ultimatum à la flotte basée à Mers el-Kébir. Cette mission est confiée à l’amiral James Fownes Somerville. Au matin du 3 juillet, il envoie ces conditions à son homologue français, le vice-amiral d'escadre Marcel Gensoul : les bâtiments se rallient aux Britanniques pour continuer le combat, ils rejoignent l’Angleterre et sont désarmés, ils gagnent un port français des Antilles, mais sous escorte britannique ou ils se sabordent. En cas de refus, il ouvrira le feu. "Toutes les propositions sont inacceptables d’un point de vue militaire", souligne Jean-Baptiste Bruneau. "Partir sous escorte signifie que les navires peuvent être détruits en pleine mer ou que les Britanniques peuvent s’en emparer par la force. Rejoindre les ports anglais n’est pas non plus possible, car c’est une décision politique qui viole les conditions d’armistice. Enfin, un sabordage n’est pas non plus concevable, car la flotte n’est pas vaincue".

Tout au long de la journée, le vice-amiral d'escadre Marcel Gensoul essaye de gagner du temps. Des émissaires font le va-et-vient. Il sait qu’il ne peut pas accepter ces conditions, mais les Britanniques sont déterminés. À 17h55, ils ouvrent le feu. C’est un déluge qui s’abat sur les navires français. "Vous avez 63 tonnes d’explosifs en 36 salves. Cela dure quinze minutes. C’est très court. C’est une véritable exécution", décrit l’historien. Le cuirassé "Provence" et le croiseur de bataille "Dunkerque" sont touchés et s'échouent. Le cuirassé "Bretagne" prend feu puis explose. Il coule en quelques minutes.

Au total, 1 297 hommes perdent la vie. Mais pourquoi les Français n’ont-ils pas mieux riposté ? " Les navires étaient dans une très mauvaise situation. L’avant des bâtiments regardait vers la terre, alors qu’ils sont faits pour tirer devant et sur les côtés. Il aurait fallu les retourner avant dans le sens du combat, mais quand la flotte anglaise est arrivée, il était déjà trop tard. Ils n’ont pas pu se défendre correctement", souligne le spécialiste de l’histoire des marines européennes.

La fiche de Mort pour la France d'un marin breton tué le 3 juillet 1940 lors de l'attaque de Mers el-Kébir.
La fiche de Mort pour la France d'un marin breton tué le 3 juillet 1940 lors de l'attaque de Mers el-Kébir. © Mémoire des hommes

Une attaque utilisée par la propagande vichyste

Dans l’opinion française, le choc est terrible. La propagande de Vichy n’hésite pas à utiliser cette attaque à bon escient. "Ils hurlent au scandale, à la trahison et à la perfidie des Anglais. Mers el-Kébir est une arme pour Vichy, car elle permet de dire qu’on ne peut pas faire confiance aux Anglais et d’alimenter le discours de la collaboration", décrit Jean-Baptiste Bruneau.

Pour autant, même si cette attaque a pu freiner quelques ralliements vers la France libre à la suite de l’appel du 18 juin, "il ne faut pas exagérer ce phénomène", selon l’historien. "Ceux qui avaient déjà décidé de rejoindre de Gaulle en Angleterre, se sont dit que c’était la guerre et que de vilaines choses devaient se dérouler". À Londres, le général qui n’a pas été mis au courant de cette opération, la justifie, lui aussi, quelques jours plus tard sur l’antenne de la BBC : "En vertu d’un engagement déshonorant, le gouvernement de Bordeaux avait consenti à livrer les navires à la discrétion de l’ennemi. Il n’y a pas le moindre doute qu’en principe et par nécessité l’ennemi les aurait employés soit contre l'Angleterre, soit contre notre propre Empire. Eh bien, je le dis sans ambages : il vaut mieux qu’ils aient été détruits".

Un véritable traumatisme

À la Libération, il est peu fait cas de cet épisode douloureux et surtout gênant. Il faut ménager les Britanniques redevenus nos alliés. "On essaye de faire oublier Mers el-Kébir, car tout le monde est un peu responsable et coupable de cette situation, les Anglais comme les Français". Mais comment le faire admettre aux familles ? Pour elles, c’est la double peine. Leurs soldats ont bien été reconnus comme "Morts pour la France", victimes "des forces adverses", mais les commémorations ne sont pas légion. "C’est un véritable traumatisme. La flotte française avait été créée pour combattre l’Allemagne, et ce sont nos frères anglais qui nous attaquent. Il y a donc le sentiment d’une trahison. Ce sont des hommes qui sont morts pour rien et dans un mauvais combat".

Quatre-vingts ans après, les familles se battent pour qu’ils sortent de l’oubli : "Je rencontre parfois certains de leurs descendants. C’est une cicatrice qui est toujours très sensible, même si aujourd’hui leurs enfants sont très âgés. Ils ont gardé le sentiment qu’il y a eu massacre et ils aimeraient qu’on rappelle au moins leur mémoire". À l’occasion des quatre-vingts ans de cette tragédie, un mémorial aurait dû être inauguré à Brest, en hommage à ces marins dont beaucoup étaient bretons. Ce projet a été retardé en raison de la pandémie de Covid-19. Il devrait voir le jour en 2021.

 

 

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