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Le canal de Bashi : l’autre rivalité sino-américaine en mer de Chine

Le porte-avions américain USS Reagan en patrouille aux abords du canal de Bashi, situé entre les Philippines et Taïwan.
Le porte-avions américain USS Reagan en patrouille aux abords du canal de Bashi, situé entre les Philippines et Taïwan. © Olivia Nichol, US Navy

D’importantes manœuvres militaires chinoises et américaines se déroulent depuis plusieurs jours dans une zone maritime peu connue : le canal de Bashi, entre Taïwan et les Philippines, qui, au fil du temps, est devenu une zone stratégique où se mesurent les deux superpuissances.

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Comme si le conflit commercial, les accusations de part et d'autre sur la gestion de la crise sanitaire, et les tensions à Hong Kong ne suffisaient pas. Des manœuvres militaires américaines et chinoises en mer de Chine du Sud depuis début juillet enveniment encore plus les relations déjà tendues entre Washington et Pékin. 

L'essentiel des démonstrations de force des deux superpuissances s'est déroulé dans un mouchoir de poche maritime peu connu, mais stratégiquement important pour la Chine : le canal de Bashi, situé entre le sud de Taïwan et les Philippines. "Il est très rare des voir les deux puissances conduire des exercices militaires au même moment dans cette zone", note Helena Lagarda, spécialiste des questions de défense chinoise pour le Mercator Institute for China Studies (Merics), un centre de réflexion allemand sur la Chine, contactée par France 24.

Prochaine poudrière ?

Ce corridor serait "la prochaine poudrière de la rivalité militaire entre les États-Unis et la Chine", souligne le quotidien hongkongais South China Morning post, dimanche 5 juillet. L'aviation américaine a, en tout cas, décidé de s'y faire voir : vendredi 4 juillet, elle en était à treize jours d'affilée de missions de reconnaissance dans cette zone. Washington a ensuite envoyé deux portes-avions, le Nimitz et le Ronald Reagan, traverser le canal pour se rendre plus au sud vers les îles Paracels, occupées par la Chine, mais revendiquées par le Vietnam.

Les États-Unis ont l'habitude de faire naviguer un navire de guerre dans ces eaux troublées, rappelle le New York Times. Mais cela faisait six ans qu'ils n'avaient plus mobilisé deux porte-avions simultanément dans cette région maritime où les rivalités territoriales sont exacerbées. "Le but est d'envoyer un signal sans ambiguïté à nos partenaires et alliés qui prouve que nous sommes engagés à maintenir la stabilité et la sécurité dans la région", a affirmé au Wall Street Journal, le contre-amiral George Wikoff du porte-avion Ronald Reagan.  

C'est aussi une réponse directe à l'activité de l'aviation militaire chinoise dans le canal de Bashi ces derniers temps. Fin mai, "des douzaines d'avions, dont des bombardiers [ont survolé les eaux non loin de Taïwan, provoquant l'inquiétude des autorités taiwanaises]", a constaté le South China Morning Post. Puis, trois semaines plus tard, un chasseur chinois s'est approché d'un tanker militaire américain qui était escorté par un avion de reconnaissance de l'US Air Force. "C'était une manœuvre diplomatiquement risqué dont le but était clairement de signifier aux Américains que Pékin savait où ils étaient", souligne Chang Ching, un ancien commandant de la marine taïwanaise, interrogé par le Financial Times

Profiter de la faiblesse de Donald Trump ?

Pékin a, ensuite, entrepris une semaine d'exercices militaires en mer autour des îles Paracels, du 1er au 5 juillet. Des opérations qui ont soulevé des protestations officielles du Vietnam et des Philippines. Ces derniers contestent depuis des années les prétentions territoriales chinoises sur les îles de la mer de Chine du Sud.

Si la Chine s'est montrée aussi aventureuse en mer ces derniers temps, ce serait pour tenter de profiter des problèmes domestiques du président américain Donald Trump. Entre la remise en cause de son "leadership" durant la crise sanitaire, les manifestations contre les violences policières et une campagne électorale difficile pour la présidentielle de novembre, "il y a certainement une volonté chinoise d'agir vite pendant que le président est occupé à gérer une mauvaise passe aux États-Unis", reconnaît un responsable anonyme de l'administration américaine interrogé par le Wall Street Journal

Le canal de Bashi représente, aux yeux de Pékin, une zone de choix pour tenter d'affirmer son contrôle aérien dans cette région hautement disputée. "C'est un lieu de passage très important à contrôler, car il représente la frontière maritime entre la mer de Chine du sud et l'océan pacifique, et se trouve à proximité de Taïwan. Autant d'enjeux prioritaires pour l'armée chinoise", résume la spécialiste du Merics, Helena Legarda. 

Le contrôle de la "première barrière d'îles"

Cette route maritime inquiète aussi Pékin. Dès les années 1980, les stratèges militaires chinois l'ont identifiée comme un "problème pour la sécurité du pays, car le canal de Bashi se trouve sur ce qu'on appelle 'la première barrière d'îles'", note l'experte du Merics. Il s'agit d'une autre frontière naturelle formée d'archipels qui s'étendent des îles Kouriles (nord du Japon) jusqu'à Bornéo, quelques 6 200 kilomètres plus au sud. Les autorités chinoises craignent que les bouts de terre le long de cette barrière entre Taïwan et les Philippines soient utilisés comme des avant-postes "par des puissances étrangères – à commencer par les États-Unis – pour bloquer l'accès au Pacifique ou même se projeter militairement sur le sol chinois", explique Helena Legarda.

Mais ce n'est pas qu'un enjeu défensif pour la Chine. Au fur et à mesure que le régime a assumé ouvertement ses ambitions de devenir une puissance régionale puis globale, les îles de cette "première barrière" le long du canal de Bashi ont commencé à intéresser Pékin comme des bases arrières potentielles, souligne le site The Diplomat, spécialisé dans les questions géopolitique en Asie. Il est devenu vital pour la Chine de pouvoir y mener des exercices afin que la marine et l'aviation "s'habituent à y opérer pour pouvoir élargir la sphère d'influence chinoise", note Helena Legarda. 

Les manœuvres chinoises et américaines dans le canal de Bashi ces dernières semaines forment ainsi une sorte de guerre des tranchées durant laquelle chacun cherche à empêcher l'autre de bouger les lignes à son avantage au-delà de cette frontière naturelle. En soi, cela n'a rien d'inhabituel et cela fait plus de cinq ans que cela dure. 

Mais les tensions sino-américaines et la crise sanitaire ont rendu la situation plus explosive que jamais. La Chine déploie les grands moyens "pour montrer que l'épidémie de Covid-19 ne lui a pas fait oublier ses objectifs géopolitiques et signaler que son armée est parfaitement opérationnelle", estime Helena Legarda. Une démonstration de force que les États-Unis ne peuvent laisser passer sans réagir. Mais le risque, souligne le Wall Street Journal, c'est que Donald Trump, comme tout animal (politique) aux abois, surréagisse et crée un incident.

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