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Wirecard : tous les chemins du scandale financier mènent en Russie ?

Jan Marsalek était le directeur des opérations de Wirecard avant de devenir l'un des fugitifs les plus recherchés au monde.
Jan Marsalek était le directeur des opérations de Wirecard avant de devenir l'un des fugitifs les plus recherchés au monde. © Andreas Gebert, Reuters

Où est passé Jan Marsalek ? Disparu depuis mi-juin, l’ex-directeur des opérations de la société allemande Wirecard est maintenant au cœur d’une traque mondiale, qui vise à éclaircir les détails de la gigantesque fraude supposée et des liens du dirigeant avec la Russie.

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Le 18 juin, Jan Marsalek, le directeur des opérations du géant allemand de la fintech Wirecard, spécialisé dans les plateformes de paiement en ligne, annonçait à ses collaborateurs qu'il partait pour les Philippines afin de trouver l'argent manquant "pour laver son nom". Cet Autrichien de 40 ans promettait alors de faire toute la lumière sur un trou de deux milliards de dollars dans les comptes de la société, révélé par le Financial Times, qui allait déboucher sur l'un des plus importants scandales financiers de l'histoire récente en Allemagne

Mais depuis son départ, Jan Marsalek semble avoir disparu de la surface de la Terre… tout comme les deux milliards de dollars. Il est devenu l'un des fugitifs les plus recherchés au monde. Les autorités allemandes et autrichiennes ont émis un mandat d'arrêt international contre lui et "les services de renseignements de trois pays occidentaux" veulent également le retrouver pour en savoir plus sur de potentiels liens avec les services secrets russes, affirme le Financial Times

Plus de 60 voyages en Russie

Car ce qui avait commencé comme une gigantesque affaire de fraude est en train de se transformer en roman d'espionnage à l'échelle mondiale. Une histoire rocambolesque dans laquelle il est question du poison Novichok (utilisé dans la tentative d'assassinat en Angleterre de l'ex-agent russe Sergeï Skripal), de milices armées en Libye et de l'extrême droite autrichienne. Avec toujours cette interrogation : où est Jan Marsalek, l'homme qui détiendrait toutes les réponses ?

Le site d'investigation Bellingcat, en partenariat avec le magazine allemand Der Spiegel et le site russe The Insider, pense avoir trouvé la réponse. Le dirigeant déchu de Wirecard se serait réfugié en Biélorussie, ont révélé ces médias samedi 18 juillet. De là, il aurait rejoint la Russie, a ajouté, le 19 juillet, le quotidien allemand Handelsblatt, citant des sources diplomatiques.

À l'origine, les enquêteurs pensaient que Jan Marsalek s'était rendu en Chine en passant par les Philippines. Mais les autorités de Manille ont découvert que les documents de vol attestant de ce trajet étaient des faux, réalisés par des agents des douanes qui avaient, probablement, été soudoyés par le fugitif.

En réalité, l'Autrichien en cavale est arrivé à bord d'un jet privé à Minsk "aux premières heures du 19 juin", affirme Bellingcat qui a pu consulter la base de données biélorusse des entrées sur le territoire. 

Cette découverte a poussé les journalistes de Bellingcat à s'intéresser de plus près aux voyages antérieurs de Jan Marsalek en Russie. En dix ans, il s'y est rendu plus de soixante fois, et son "dossier aux services de l'immigration comporte 597 pages, ce qui est beaucoup plus que pour n'importe quel dossier d'étranger que nous avons pu consulter en cinq ans d'enquêtes [sur la Russie, NDLR]".

FSB, GRU ?

Cet homme d'affaires a utilisé une dizaine de passeports différents – toujours à son nom – pour ses visites en Russie, dont un passeport diplomatique délivré par un pays tiers, qui n'est pas cité dans le dossier détenu par les services d'immigration. "Aucun État européen ne fournit ce type de document à des non-résidents et les rares pays qui le font le réservent aux consuls honoraires", note le site, qui soupçonne qu'il a été acheté illégalement.

Le nom de Jan Marsalek apparaît aussi dans une autre base de données consultée par Bellingcat : celle du FSB, le successeur du KGB. Le service russe de la sécurité intérieure s'est donné du mal pour suivre les déplacements de l'ex-dirigeant de Wirecard, répertoriant tous ses trajets hors d'Europe depuis 2015. 

"Les motifs de cet intérêt du FSB ne sont pas clairs", reconnaît le site d'investigation russe The Insider. Les espions russes ont pu le considérer comme une recrue potentielle et ont voulu en apprendre le plus possible sur lui, ou alors, Jan Marsalek collaborait déjà avec eux, et c'était pour les agents russes une manière de ne pas le perdre de vue, énumère le site russe. Une troisième hypothèse serait que le FSB surveillait le quadragénaire autrichien car il aurait travaillé pour un service de sécurité russe concurrent, tel que le GRU (le renseignement militaire), suggère Bellingcat.

Novichok, Libye et extrême droite autrichienne

Jan Marsalek est, en effet, soupçonné d'avoir eu des contacts, par le passé, avec des membres du GRU. Tout remonte à un étrange projet "humanitaire" en Libye que l'homme d'affaires a cherché à monter en 2018 en parallèle à ses activités pour Wirecard, a découvert le Financial Times. Il cherchait alors à recruter 15 000 miliciens libyens pour, officiellement, "sécuriser" le pays ravagé par la guerre et faciliter la reconstruction économique. 

En vantant son projet à d'éventuels investisseurs, il avait répété à plusieurs reprises qu'il pourrait se faire aider par un certain "colonel" russe. Il s'agissait d'Andreï Chuprygin, un spécialiste du monde arabe qui a longtemps servi dans l'armée russe au Moyen-Orient, a appris le Financial Times. Cet universitaire "est fortement soupçonné d'avoir était un agent du GRU et d'avoir gardé des liens étroits avec l'agence", explique le quotidien britannique, qui a interrogé des agents de services de renseignements occidentaux à propos d'Andreï Chuprygin.

Jan Marsalek aimait aussi à se vanter de sa connaissance des petits secrets du monde de l'espionnage. "Il était à fond dans James Bond et avait une fascination pour le renseignement", a raconté à la Süddeutsche Zeitung un ancien collègue du fugitif. En 2018, lors d'une visite à la City de Londres, il avait montré à ses interlocuteurs des documents ultra-secrets de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques relatifs à la tentative d'assassinat de l'ex-agent secret russe Sergeï Skripal à Salisbury (Royaume-Uni) qui avait eu lieu quelques mois auparavant. 

L'un de ces documents détaillait la formule chimique exacte du Novichok, le poison utilisé par les espions, soupçonnés d'appartenir au GRU, qui ont essayé d'éliminer Sergeï Skripal, a raconté le Financial Times, qui a pu consulter ces documents. Difficile de comprendre comment Jan Marsalek, dont le métier est de vendre une solution de paiement dématérialisée, a pu entrer en possession de ce dossier. 

L'homme d'affaires ne faisait pas que se vanter d'en savoir long sur les espions. Les autorités autrichiennes le soupçonnent d'avoir été un informateur pour le mouvement d'extrême droite Parti de la liberté, dont les liens avec la Russie de Vladimir Poutine sont connus

Tous ces éléments ne démontrent pas que Jan Marsalek travaillait, en sous-main, pour les services secrets russes. Moscou a, d'ailleurs, nié, lundi, savoir où se trouvait le fugitif. Mais si l'ex-dirigeant collaborait avec l'une des officines russes, elles ont, potentiellement, pu avoir accès à des informations précieuses. Wirecard avait, en effet, des partenariats avec des centaines d'entreprises à travers le monde, notamment des "néobanques" comme Orange Bank et des opérateurs télécoms tels que O2. Qu'est-ce que Jan Marsalek savait sur ses clients qui pourraient intéresser des espions russes ? Beaucoup de monde aimerait probablement le savoir. Mais avant ça, encore faut-il l'attraper.

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