Beyrouth : le nitrate d’ammonium, coupable récurrent des explosions de grande ampleur

Un entrepôt sur le port de Beyrouth contenait environ 2 700 tonnes de nitrate d'ammonium.
Un entrepôt sur le port de Beyrouth contenait environ 2 700 tonnes de nitrate d'ammonium. REUTERS - Mohamed Azakir

Les autorités libanaises soupçonnent le nitrate d’ammonium d’avoir joué un rôle clé dans la double explosion, qui a frappé Beyrouth mardi. C’est loin d’être la première fois que cet engrais très populaire est associé à ce genre de catastrophe.

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L’explosion à l’usine d’AZF à Toulouse en 2001, celle d’une usine d’engrais dans le Texas en 2013, l’attentat d’Oklahoma City de 2005, celui dans une boîte de nuit à Bali en 2002 ou encore la bombe utilisée en 2011 à Oslo par le terroriste norvégien d'extrême droite Anders Behring Breivik. Dans tous ces drames, le nitrate d’ammonium a joué un rôle clé. C’est encore ce composé chimique que les autorités libanaises soupçonnent d’être à l’origine des violentes explosions, qui ont secoué Beyrouth, mardi 4 août.

Environ 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium étaient, en effet, stockées près du port de la capitale du pays, là où les déflagrations ont eu lieu, a précisé Hassane Diab, le Premier ministre libanais.

Nitrate d’ammonium et chaleur ne font pas bon ménage

Cette poudre blanche très soluble dans l’eau “est un engrais banal que les agriculteurs utilisent beaucoup”, explique Erick Dufourc, directeur adjoint scientifique de l’institut de chimie du CNRS, contacté par France 24. Ce n’est pas, a priori, la définition même du produit dangereux à l’origine de tant d’explosions accidentelles ou volontaires. 

Le problème survient lorsque le nitrate d’ammonium se retrouve exposé à une forte chaleur. “À environ 300 degrés Celsius, il devient très instable et explose, dégageant une onde de choc avec un effet de souffle très important et une libération de gaz dans l’atmosphère”, souligne Erick Dufourc. Une description, qui correspond aux images impressionnantes de la double explosion à Beyrouth. “On y voit d’abord les flammes d’un feu, puis la déflagration et l’effet de souffle”, confirme le chercheur du CNRS. Ce dernier relève aussi la présence de fumées rouges et brunes qui sont “la signature du dioxyde d’azote, l’un des gaz libérés par une explosion due au nitrate d’ammonium”.

La désastre qui s’est produit à Beyrouth rappelle aussi par de nombreux aspects l’explosion la plus mortelle de l’histoire des États-Unis, à Texas City, en 1947. À l’époque, un mégot de cigarette négligemment jeté aux abords d’un entrepôt portuaire où étaient stockés 2 300 tonnes de nitrate d’ammonium a causé une explosion, qui a fait 581 victimes et dont l’onde de choc s’est ressentie sur plus de 16 km. 

Utilisé par les militaires, mineurs ou terroristes

Cette capacité à provoquer de fortes déflagrations a, très tôt, attiré l’attention des militaires. Des bombes au nitrate sont largement utilisées lors des deux guerres mondiales. Le nitrate d’ammonium fait aussi le bonheur de l’industrie minière et d’exploitation pétrolière, qui le trouvent beaucoup plus stable que la nitroglycérine et bien plus puissant que le TNT. “Une grande partie de l’industrie minière n’existerait pas aujourd’hui sans le nitrate d’ammonium”, expliquait au Los Angeles Times en 1995 George Griffith, un consultant spécialisé dans l’utilisation des explosifs à usage industriel.

Des “qualités” très prisées par les groupes terroristes. D’Oklahoma City à Bali, en passant par la Turquie (attentats d’Istanbul de novembre 2003) et l’Irlande du Nord, cette poudre blanche fait des ravages entre les mains de poseurs de bombes. En France, le groupe AZF, responsable de plusieurs attentats contre le réseau ferroviaire à partir de 2003, et les indépendantistes corses du FLNC en avaient fait le composé favori de leur bombes artisanales. Il faut dire qu’avec “cinq kilos de nitrate d’ammonium bien placés, on peut faire sauter un immeuble entier”, expliquait le journal Libération en 2004. Un autre avantage est que cet engrais “est facile à trouver et peu onéreux, et il est même assez aisé d’en fabriquer soi-même”, reconnaît Erick Dufourc.

Risque de pluies acides

Rien ne suggère pour l’heure une piste terroriste dans le cas de la double explosion à Beyrouth. Mais le fait qu’environ 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium se trouvent dans un entrepôt interpelle. “C’est tout le problème. Il est recommandé de le garder dans des endroits bien aérés et de ne pas l’entreposer en trop grande quantité dans un même lieu”, note le chercheur français. L’enquête des autorités libanaises devra probablement déterminer les conditions dans lesquelles cet engrais était stocké.

En attendant, les conséquences d’une explosion de nitrate d’ammonium ne se limitent pas aux effets directs de la déflagration. Deux des gaz qui sont libérés — l’ammoniac et le dioxyde d’azote — peuvent devenir des petites bombes à retardement pour la santé. “S’ils entrent en contact avec de l’eau dans les nuages, ils vont retomber sous forme de pluies acides, qui sont très irritantes et peuvent causer des problèmes respiratoires”, précise le directeur adjoint de l’Institut de chimie du CNRS. 

À cet égard, l’explosion dans le port de Beyrouth n’est pas qu’un problème pour la capitale du Liban. “Tout dépend du vent et de quand auront lieu les prochaines pluies”, note Erick Dufourc. Les pays limitrophes — comme la Syrie ou Israël — pourraient ainsi très bien être affectés par la catastrophe.

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