Explosions de Beyrouth : l'enquête débute dans un climat de scepticisme généralisé

Des silos éventrés dans le port de Beyrouth (Liban), le 5 août 2020.
Des silos éventrés dans le port de Beyrouth (Liban), le 5 août 2020. © AFP

Le juge nommé pour instruire l'enquête sur l'explosion meurtrière de 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées dans le port de Beyrouth commence lundi ses interrogatoires, dans un climat marqué par un profond scepticisme de la population à l'égard de la crédibilité de la justice libanaise.

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Mallettes remplies de dollars, lingots d’or, virements bancaires, retours d'ascenseur… La corruption, qui a rendu possible le stockage criminel de 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth, sera-t-elle au cœur des interrogatoires qui débutent, lundi 17 août, pour établir les responsabilités dans les explosions meurtrières qui ont dévasté la capitale libanaise ?

Dans un tweet, le fondateur de l'ONG Legal Agenda, Nizar Saghieh, a évoqué une enquête "vouée à l'échec dès sa création". Une réaction qui fait suite à la nomination de Fadi Sawan, un juge militaire, à la tête de l'instruction. Selon ses détracteurs, cette nomination ne milite pas en faveur d'une enquête audacieuse. Pour l’opinion publique, la mise en place d'une enquête internationale aurait bénéficié de plus de crédibilité, mais cette solution a été fermement refusée par le président libanais, Michel Aoun.

Cette enquête "complexe", comme l'a qualifiée le chef de l'État libanais, a la particularité de concerner un stockage négligent de produits chimiques dont de nombreux officiels étaient au courant. Dans les heures qui ont suivi l'explosion du 4 août, plusieurs responsables libanais ont spontanément évoqué la présence non sécurisée de ce stock de nitrate d'ammonium depuis six ans, tandis que les médias retraçaient en quelques heures le cheminement de cette cargaison dangereuse.

Même si Michel Aoun a évoqué l'hypothèse d'une "action extérieure, avec un missile ou une bombe", la piste de défaillances locales reste privilégiée. L'épineuse question des responsabilités doit désormais être tranchée par le juge Fadi Sawan.

>> À lire aussi : "Explosions à Beyrouth : la folle histoire des 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium de l’entrepôt 12"

Jeu de blâmes

Les responsables des douanes et du port de Beyrouth font partie des premiers suspects. Parmi les 25 personnes faisant l'objet de poursuites, dont 19 sont déjà en détention préventive, figurent le directeur des douanes, Badri Daher, son prédécesseur, Chafic Merhi, et le directeur général du port de Beyrouth, Hassan Koraytem.

Le juge Fadi Sawan devra donc d'abord établir les conditions d'entrée de cette cargaison dangereuse sur le territoire libanais. Le service des douanes a-t-il délivré une autorisation en bonne et due forme ? Ou le nitrate d'ammonium a-t-il été introduit dans le port de Beyrouth en graissant quelques pattes ?

Le directeur des douanes Badri Daher, dont le service est sous la tutelle du ministère des Finances, a déclaré au quotidien L'Orient-Le Jour avoir alerté la justice "à six reprises, entre 2014 et jusqu'à récemment" sur la nécessité de réexporter cette cargaison dangereuse. Quant à la question de l'explosion en elle-même, Badri Daher pointe du doigt les autorités du port de Beyrouth en évoquant des "travaux de rénovation".

De son côté, le directeur du port, Hassan Koraytem, dont l'infrastructure dépend du ministère des Travaux publics et des Transports, a déclaré sur la chaîne LBCI que le nitrate d'ammonium était stocké dans un hangar sous le contrôle d'un représentant de la justice.

Grand déballage... ou pas

Les enquêteurs devront donc démêler les fils des responsabilités dans des services relevant de trois ministères différents : Finances, Travaux publics et Transports, Justice. Les premières escarmouches entre les premiers suspects laissent planer la possibilité d'un grand déballage qui mettrait au jour les ravages de décennies de corruption au plus haut niveau.

Ces soupçons de corruption généralisée suscitent l'indignation des Libanais, qui ont appelé les bailleurs de fonds internationaux à ne surtout pas faire transiter l'aide humanitaire par le gouvernement libanais. En visite à Beyrouth la semaine dernière, le secrétaire d’État adjoint américain pour les Affaires politiques, David Hale, a quant à lui appelé à un "moment de vérité" dans lequel "toutes les personnes au pouvoir assument d'une façon ou d'une autre des responsabilités".

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