Vague de justiciers autoproclamés dans l’Amérique trumpiste

Des manifestants se réunissent autour d'un petit mémorial sur le site où l'un des manifestants anti-racistes à été tué dans la nuit du 25 au 26 août, à Kenosha, Wisconsin par un milicien d'auto-défense.
Des manifestants se réunissent autour d'un petit mémorial sur le site où l'un des manifestants anti-racistes à été tué dans la nuit du 25 au 26 août, à Kenosha, Wisconsin par un milicien d'auto-défense. © Scott Olson, AFP

Lors de la troisième nuit d’émeutes à Kenosha, dans le Wisconsin, un adolescent armé a tué deux personnes et blessé une troisième parmi les manifestants. Il prétendait défendre la ville et ses biens, un discours inspiré par les milices d’auto-défense qui se multiplient aux États-Unis en parallèle du mouvement Black Lives Matter. 

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"Aux armes pour défendre notre VILLE !" L'appel a été lancé sur Facebook le 25 août par la "Kenosha Guard", une milice citoyenne de défense créée à Kenosha, petite ville du Wisconsin, sur les rives du lac Michigan. La mission qu'elle s'était donnée : défendre la ville contre les émeutes qui l'assaillent depuis qu'un agent de police blanc a tiré sept fois dans le dos de Jacob Blake, un homme noir de 29 ans. 

"Les forces de l'ordre sont dépassées et notre maire a échoué", assurait le groupe avant que sa page ne soit désactivée par Facebook, incitant les civils à faire justice eux-mêmes pour défendre leurs "biens" et leurs concitoyens. L'appel a été entendu. Plus de 2 500 personnes ont "liké" le message et les "défenseurs" armés ont répondu présents, se mêlant dans la nuit aux groupes de manifestants antiracistes. Parmi eux, Kyle Rittenhouse. 

Mardi soir, lors de la troisième nuit d'émeutes à Kenosha, ce jeune homme de 17 ans a ouvert le feu sur des manifestants avec un fusil mitrailleur. Dans des vidéos en ligne, on peut le voir à terre, tirant à bout portant sur des hommes, atteignant l'un d'entre eux à la tête, l'autre à la poitrine, et déchiquetant le bras d'un troisième. Il passe ensuite, casquette sur la tête et fusil en bandoulière, devant la police comme si de rien n'était, avant de disparaître dans la nuit sans être interpellé. 

Mercredi, Kyle Rittenhouse était finalement arrêté par la police à son domicile, dans la ville d'Antioch, dans l'Illinois, à 40 kilomètres de Kenosha. Placé en détention dans un centre pour mineurs, il a été inculpé de six chefs d'accusation dont meurtre au premier degré, selon un document judiciaire communiqué jeudi. Une audience est prévue vendredi 28 août concernant une demande d'extradition des autorités de Kenosha.

"Blue Lives Matter"

Les liens entre Kyle Rittenhouse et la Kenosha Guard ne sont pas établis. Lors d'une conférence de presse mercredi, le shérif du comté de Kenosha, David Beth, a seulement déclaré que le lien était "possible". Pour sa part, la Kenosha Guard a nié l'appartenance de Kyle Rittenhouse au groupe. Lui-même ne se revendiquait pas comme tel, mais la présence d'un mineur armé, un soir de couvre-feu, dans une ville en proie aux émeutes, interroge. 

Le garçon s'était approprié le discours de ces milices qui se sont donné pour mission de défendre le bien public. Dans une interview accordée avant les faits présumés au site d'information d'extrême droite Daily Caller, Kyle Rittenhouse affirmait vouloir "protéger les commerces et les personnes". "Il y a tant de gens qui sont blessés, notre boulot c'est de protéger les commerces, et aussi d'aider les gens. Si quelqu'un est blessé, ça veut dire que je me mets en danger aussi. C'est pour ça que j'ai un fusil, pour me protéger, mais j'ai aussi un kit médical", assénait-il. 

Avant que Facebook ne désactive son compte, l'adolescent postait des photos de lui en uniforme et en armes, reprenant aussi le slogan "Blue Lives Matter", qui défend les vies des policiers face à celles des Noirs (en référence au mouvement Black Lives Matter). Il avait également partagé la vidéo d'un meeting de Donald Trump auquel il avait assisté en janvier 2020 dans l'Iowa, obligeant l'équipe de campagne du président américain à déclarer que "cet individu n'a[vait] rien à voir avec la campagne". 

L'auto-défense, un droit constitutionnel 

Personne ne veut être tenu pour responsable des actes du garçon. Tout le monde dément une quelconque filiation. Mais Kyle Rittenhouse n'est, pourtant, pas un élément isolé et les experts notent la multiplication de ces "justiciers" autoproclamés qui assurent vouloir prêter main-forte à la police. "Les groupes de miliciens et leurs sympathisants se sont imposés dans le paysage aux États-Unis cet été, apparaissant à des dizaines d'événements et confrontant des manifestants antiracistes", peut-on lire dans le Washington Post.

Un phénomène en plein essor, mais pas nouveau. L'autodéfense est un droit constitutionnel aux États-Unis, indissociable de celui du port d'armes. "Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé", peut-on lire dans le deuxième amendement de la Constitution américaine. Adopté juste après la guerre d'indépendance en 1787, cet amendement devait permettre aux nouveaux citoyens américains de défendre la jeune nation contre des périls internes ou externes. Cette tradition du port d'armes et des milices indépendantes ne s'est jamais perdue. 

Ces milices civiles, présentes un peu partout sur le territoire américain, luttent pêle-mêle contre les atteintes aux libertés individuelles, la restriction du port d'armes, ou pour la protection des frontières et de la "suprématie blanche". Si certains groupes sont implantés depuis des décennies – comme l'historique Ku Klux Klan ou les "Minutemen", nés dans l'après 11-Septembre, qui patrouillent aux frontières pour traquer les migrants illégaux –, d'autres se sont formés plus récemment. Ces derniers mois, de nouveaux groupes se sont donné pour mission de défendre les libertés restreintes par la lutte contre le Covid-19 ou d'aider la police face aux manifestations du mouvement Black Lives Matter. 

"Des civils majoritairement blancs et masculins se sont rassemblés à des dizaines de manifestations de Black Lives Matter, se cachant à la périphérie, portant des vêtements de style militaire, des fusils d'assaut et des armes de poing", décrit le Washington Post, ajoutant que "certains de ces hommes armés portent des insignes de suprémacistes blancs et sont parfois ouvertement néo-nazis". En ce qui concerne Kenosha, on peut voir sur une vidéo un groupe d'hommes blancs en tenue militaire, lourdement armés, aux prises avec des manifestants pro-Jacob Blake. 

La police prend ses distances 

Un porte-parole de la Kenosha Guard a affirmé que des agents de police sur le terrain avaient remercié à plusieurs reprises la milice pour son aide et lui avaient même fourni de l'eau – comme en attestent certaines vidéos. Mais le shérif de Kenosha, David Beth, a écarté l'idée d'une police citoyenne : "J'ai vu des gens qui ont dit : "Pourquoi ne vous faites-vous pas suppléer par des citoyens ?" L'affaire montre pourquoi on ne se fait pas suppléer par des citoyens en armes pour protéger Kenosha."

La police garde ses distances. Les violences survenues à Kenosha dans la nuit de mardi à mercredi ne sont pas les premières. En juin dernier notamment, au Nouveau-Mexique, un groupe d'auto-défense a été mis en cause dans la blessure grave d'un manifestant qui réclamait le démantèlement d'une statue de conquistador. Des débordements inévitables, selon le Washington Post : "La prolifération d'armes entre des mains inexpérimentées, tout cela dans un contexte politique tendu,  c'est l'assurance d'un bain de sang".

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