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Liban: la France joue la carte de la "diplomatie du blé" en Méditerranée

Des membres de l'armée libanaise et de l'armée française passent en zodiac devant le silo à grains éventré par l'explosion du port de Beyrouth, le 31 août 2020
Des membres de l'armée libanaise et de l'armée française passent en zodiac devant le silo à grains éventré par l'explosion du port de Beyrouth, le 31 août 2020 GONZALO FUENTES POOL/AFP
5 mn
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Paris (AFP)

Le silo éventré dans le port de Beyrouth après l'explosion qui a dévasté une partie de la ville, a déclenché un élan de solidarité inédit en France. Mais derrière les envois de blé et de farine au Liban, se joue aussi un bras de fer céréalier en Méditerranée, face à la Russie.

A quelques heures de la deuxième visite au Liban d'Emmanuel Macron depuis la déflagration qui a fait 188 morts et plus de 6.500 blessés le 4 août, l'Onu a prévenu dimanche que plus de la moitié de la population libanaise risquait d'être privée d'une alimentation de base d'ici la fin de l'année.

Deux raisons: la destruction d'une grande partie du port où se trouvait le grenier à céréales d'un pays dépendant à plus de 80% des importations pour son alimentation de base, et l'aggravation de la crise économique libanaise.

En France, un agriculteur céréalier de l'Aisne (nord), Vincent Guyot, a immédiatement réagi. Surtout lorsqu'il a vu M. Macron ramasser dans les ruines du port de Beyrouth quelques grains de maïs projetés par l'explosion.

Le 6 août, il appelle sur Twitter les céréaliers français à donner chacun #unetonnedeblépourleLiban.

Selon lui, "beaucoup veulent aider" malgré les mauvaises récoltes françaises cette année et des difficultés logistiques d'acheminement. "Nous devons encore nous organiser" admet-il.

S'organiser pour le Liban, les meuniers français l'ont fait très vite.

En un week-end, une vingtaine de moulins comme Axereal, Soufflet, Girardeau ou Javelot, ont acheminé bénévolement 500 tonnes de farine à Toulon. Livrée à Beyrouth par la Marine nationale, elle a été distribuée par des ONG locales.

"C'était une problématique de sécurité alimentaire qui ne pouvait que nous toucher" explique à l'AFP Karine Forest, patronne des minoteries Forest basées à Cluny.

Dans les livres d'histoire, toute pénurie de blé réveille les spectres de flambée des prix, famines, violences ou déstabilisation de pays.

"Le Liban a une histoire avec la France, des relations très fortes et il s'est enfoncé depuis un an dans une crise sociale très dure. Or si le Liban n'est pas stabilisé, c'est le terrorisme qui peut se développer autour de la Méditerranée", s'alarme Jean-François Loiseau, président de l'Association de la meunerie française.

La France est loin d'être la seule à aider. Au total, le Programme alimentaire mondial (PAM), agence de l'Onu qui gère l'aide d'urgence, a prévu d'envoyer 50.000 tonnes de farine au Liban. Il faut aussi reconstruire d'urgence les silos de stockage.

- Un bateau de blé "courant octobre" -

Un bateau de 25.000 tonnes de blé tendre devrait partir de Nantes "courant octobre", indique à l'AFP Thierry Blandinières, président du groupe coopératif In Vivo. Une opération issue d'un partenariat entre plusieurs coopératives agricoles et les ministères de l'Agriculture et des Affaires étrangères.

"C'est à nous de montrer qu'on est présent dans les moments difficiles pour préserver nos relations avec ce pays, et derrière, avec le reste de la Méditerranée", ajoute un responsable coopératif.

Derrière l'élan solidaire, se joue une autre partie pour les céréaliers français et européens: maintenir leur place en Méditerranée face à la Russie, devenue en 2019 le premier exportateur mondial de blé.

"Au Liban, la Russie exporte la moitié des céréales importées par le pays", alors "qu'elle n'exportait rien du tout au début des années 90", explique Sébastien Abis, chercheur associé à l'Iris, auteur de "Géopolitique du blé" (2015).

Avec la dégradation des conditions de production locale, l'arrivée massive de réfugiés syriens, les importations libanaises ont "triplé" en 10 ans, à près de 1,5 million de tonnes contre 500.000 tonnes en 2010, dit-il. Une partie ayant été probablement redistribuée en Syrie "dans des conditions un peu opaques", selon le chercheur.

Pour la Russie, "c'est une diplomatie du blé": "On a mis l'accent sur les exportations russes d'armement dans la région, mais ce sont surtout des céréales qui ont apporté un atout à la diplomatie russe au Liban et dans tout le Moyen-Orient" ajoute-t-il.

Et les céréales russes visent maintenant le Maghreb, notamment la Tunisie et le Maroc, clients traditionnels de la France et d'autres pays européens, ajoute le chercheur.

"Exporter des céréales européennes en Méditerranée, c'est construire une dimension de sécurité dans le bassin méditerranéen et atténuer l'instabilité géopolitique d'un espace qui n'en manque pas", souligne-t-il.

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