Affaire Obono : derrière la polémique, l’échec de la France à reconnaître son passé esclavagiste

Un mémorial de l'histoire de l'esclavage, inauguré à Bordeaux, le 2 décembre 2019.
Un mémorial de l'histoire de l'esclavage, inauguré à Bordeaux, le 2 décembre 2019. © Georges Gobet, AFP

La polémique sur la publication de Valeurs actuelles, dépeignant la députée noire Danièle Obono comme une esclave enchaînée, a jeté une lumière crue sur l'héritage trouble de l'esclavage en France. Le pays a en effet davantage l'habitude d'évoquer son passé abolitionniste que la lucrative traite des esclaves à laquelle il a participé.

Publicité

Un article de l’hebdomadaire Valeurs actuelles, publié jeudi 28 août, a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux et la condamnation ferme et unanime de l’ensemble de la classe politique française. Intitulé "Obono l’Africaine, où la députée insoumise expérimente les responsabilités des Africains dans les horreurs de l’esclavage", l’article – une partie du roman d’été de l’hebdomadaire – dépeint, sous couvert d’un récit de fiction, la députée de la gauche radicale en tant qu'esclave du XVIIIe siècle.

Représentée enchaînée au cou par un carcan, la parlementaire d’origine gabonaise sert d'illustration à une histoire imaginaire dans laquelle elle retourne sur son "continent ancestral" à l'époque de la traite négrière. L'image a immédiatement fait polémique, et relance la question du rapport de la France à son passé esclavagiste.

L’esclavage, un passé "largement dissimulé"

Le 14 juin dernier, dans le sillage des manifestations antiracistes déclenchées par la mort de l’Afro-américain George Floyd aux États-Unis, le président français Emmanuel Macron avait promis d’être "intraitable face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations". Mais le chef de l’État avait aussi insisté : "la République n’effacera aucun nom, aucune trace de son histoire, elle ne déboulonnera aucune statue". Des propos affirmés après que plusieurs monuments, honorant des figures de la traite négrière ou de ses défenseurs, ont été dégradés ou déboulonnés. La "noble cause" de l'antiracisme "est corrompue quand elle se transforme en (...) communautarisme et en réécriture haineuse et fausse de notre histoire", avait ajouté le président français.

Selon Carole Reynaud-Paligot, historienne spécialiste du colonialisme, les paroles d’Emmanuel Macron ont été une "occasion manquée" d’établir les faits sur un chapitre sombre de l’histoire de la France. "Tous les États-nations ressentent le besoin d'établir un récit national qui glorifie leur passé", affirme la chercheuse. "L’esclavage ne correspond pas au discours de la France sur le pays des droits de l’Homme, il est donc largement dissimulé. Au lieu de cela, le récit français parle d'un pays qui a fait beaucoup de bien à ses colonies et a mené la lutte pour l'abolition de l'esclavage."

"Roman putride"

Les réécritures haineuses de l'histoire de France ont pris une tournure particulièrement sinistre avec la publication de Valeurs actuelles. "L'extrême droite - odieuse, bête et cruelle", a réagi Danièle Obono dans un tweet, décrivant plus tard l'article comme "une insulte à [mes] ancêtres" et "une insulte à la République". La députée a également dénoncé une attaque politique contre ceux qui luttent contre "le racisme [et] la stigmatisation dont sont victimes des millions de nos compatriotes".

Avec cette illustration, Valeurs actuelles s’est attiré les foudres de l'ensemble de la sphère politique, jusqu'au président Emmanuel Macron. La présidence française a déclaré que le chef de l’État avait appelé Danièle Obono, exprimant "sa condamnation claire de toute forme de racisme". Son Premier ministre, Jean Castex, a lui fustigé une "publication révoltante qui appelle à une condamnation claire", et a déclaré à la députée qu'elle avait le soutien du gouvernement.

"On est libre d'écrire un roman putride dans les limites fixées par la loi. On est libre de le haïr. Je le déteste", a ajouté le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, tandis que la jeune ministre de l'égalité et seule membre noire du gouvernement français, Élisabeth Moreno, a également rédigé un tweet de soutien.

Lundi, le procureur de Paris, Rémy Heitz, a déclaré qu'une enquête préliminaire a été ouverte pour "injures à caractère raciste".

"Dévier la responsabilité afin de minimiser les méfaits de la France"

Pour sa défense, Valeurs actuelles a invoqué la “lutte contre le politiquement correct”. Si l’hebdomadaire s’est excusé auprès de Danièle Obono, samedi, il a toutefois nié avoir eu l'intention de la blesser. Son but, a déclaré le rédacteur en chef adjoint Tugdual Denis, sur BFM TV, était de montrer aux "destructeurs de l'histoire" que les Africains étaient également responsables des "horreurs de l'esclavage".

Selon Carole Reynaud-Paligot, les publications autoproclamées "provocantes" du magazine sont "typiques du discours nationaliste de droite". Celle-ci ajoute que "l’objectif est de dévier la responsabilité afin de minimiser les méfaits de la France, tout en rejetant les personnes présentées comme différentes, étrangères".

"Bien sûr, certains Africains étaient impliqués dans la traite des esclaves, tout système de domination repose sur des intermédiaires", précise la chercheuse. "Mais cela ne diminue pas la responsabilité de ceux qui ont planifié, administré et profité de ce système."

Historienne de la traite des esclaves au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Myriam Cottias explique, quant à elle, que la vision du magazine sur cette histoire sensible est "entièrement idéologique". L'hebdomadaire conservateur "cherche à prouver qu'il existe un tabou sur l'esclavage inter-africain, ce qui est absolument faux, le sujet ayant été amplement étudié et documenté", déclare-t-elle à France 24.

À l’école, l’esclavage enseigné de manière "sélective et superficielle"

La tentative de Valeurs actuelles de détourner la responsabilité de la traite des esclaves menée par les puissances coloniales européennes reflète une tendance à traiter l'esclavage comme un problème périphérique de l'histoire française.

Selon Myriam Cottias, l'incapacité à reconnaître l'esclavage et la traite des esclaves comme étant au cœur de l'histoire de France et de la richesse accumulée pendant l'ère coloniale, est liée à la manière dont ces sujets sont traités à l'école. Bien qu'obligatoire dans les écoles secondaires françaises, l’histoire de l’esclavage est enseignée de manière sélective et superficielle, explique-t-elle. Dans le programme actuel, les élèves apprennent l’esclavage au Brésil et aux États-Unis, alors que le rôle de la France est largement abordé sous l’angle "glorieux" de la lutte abolitionniste. "Comment pouvez-vous abolir l'esclavage si vous ne l'avez pas d'abord étudié ?" questionne la chercheuse au CNRS.

Aussi, au fil des années, l'ambivalence française à l'égard de ce passé s'est traduite par des initiatives politiques très différentes.

En 2001, sous le gouvernement Jospin, la députée Christiane Taubira - l’une des rares personnalités politiques noires à avoir détenu un portefeuille ministériel de haut rang dans les cinq républiques françaises - a parrainé un projet de loi historique reconnaissant l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Quatre ans plus tard, un projet de loi soulignait le "rôle positif" de la colonisation Outre-mer. L'article en question a conduit à une vive controverse menée par les historiens et les juristes, obligeant le gouvernement Raffarin à reculer.

"Un terrain fertile pour la radicalisation"

Alors que les détracteurs des manifestations contre le racisme les ont accusés de saper la cohésion nationale, les experts préviennent qu’une lecture franche et ouverte de l’histoire de la France est essentielle pour remédier aux divisions existantes. "Il ne s'agit pas d'exacerber la culpabilité française, mais d'établir et de reconnaître les faits afin d'apaiser les ressentiments et les frustrations", estime Carole Reynaud-Paligot. "Ne pas le faire peut générer des sentiments d'humiliation et de ressentiment qui, à leur tour, créent un terrain fertile pour la radicalisation".

Myriam Cottias fait, quant à elle, valoir qu’en omettant des parties de l’histoire du pays, les responsables politiques se rendent coupables d’encourager les divisions qu’ils dénoncent. "Les gouvernements ne peuvent pas prôner l'unité nationale et ensuite ne choisir que les parties de l'histoire avec lesquelles ils sont à l'aise", explique-t-elle à France 24. "Ce sont eux qui créent le 'séparatisme', en privant une partie de la population des moyens de s’identifier au pays et à son histoire."

La solution n'est donc pas d'effacer l'histoire, mais de la "compléter", ajoute-t-elle, évoquant le cas de Jean-Baptiste Colbert, ministre royal du XVIIe siècle instigateur du "Code noir", régissant les esclaves dans les colonies françaises.

L'ancien Premier ministre de Louis XIV est célébré en France pour sa doctrine économique, le "colbertisme", qui repose sur l'idée que l'intervention de l'État est nécessaire pour servir l'économie du pays. Mais Colbert est également devenu une cible de choix des manifestants antiracistes qui appellent à la suppression des symboles de l'oppression de l'époque coloniale. Fin juin, des militants ont griffonné des graffitis sur une grande statue de Colbert située devant l'Assemblée nationale. Aussi, si elle ne prône pas le retrait des statues, Myriam Cottias reconnaît tout de même que l'esclavage était bel et bien "au cœur" du colbertisme et qu’il "doit être reconnu comme tel".

Face à la statue de Colbert, de l’autre côté de la Seine, un site commémoratif commandé par l’État honorera bientôt les victimes de l’esclavage. Il sera installé dans les jardins des Tuileries, à proximité du site où l'esclavage a été aboli pour la première fois en 1794, pendant la Révolution française, avant d’être définitivement interdit en 1848, après que Napoléon l'a rétabli.

L'emplacement, et l'appel d'offres public qui prenait fin mardi, placent le monument dans la tradition des commémorations républicaines françaises, note Myriam Cottias. Les artistes qui soumettent des propositions sont tenus de graver les noms complets de quelque 200 000 esclaves qui ont été affranchis et ont reçu un nom de famille après la deuxième et dernière abolition en 1848. "Ainsi, le mémorial pour les victimes de l'esclavage devient un monument pour la République", déclare l’historienne. "Il célèbre la République qui a aboli l'esclavage et affranchi les esclaves - sans parler de tous les autres."

Article adapté de l'anglais par Pauline Rouquette, retrouvez ici la version originale.

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine