Arrestation du héros de "Hôtel Rwanda" : un mythe un peu plus écorné

Le rwandais Paul Rusesabagina devant l'affiche du film de Terry George "Hôtel Rwanda", dont il a inspiré le scénario, le 6 décembre 2004.
Le rwandais Paul Rusesabagina devant l'affiche du film de Terry George "Hôtel Rwanda", dont il a inspiré le scénario, le 6 décembre 2004. Getty Images/AFP - Stephen Shugerman

Paul Rusesabagina, dont l'histoire a inspiré le film "Hôtel Rwanda", a été arrêté par la police rwandaise. Sa famille dénonce un enlèvement à Dubaï et accuse le pouvoir de Kagame de vouloir museler cet opposant et ce "héros" national. Mais la légende de celui qui est accusé d’avoir financé des groupes rebelles était déjà bien écornée. 

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Héros pour certains, imposteur pour d’autres. Paul Rusesabagina, 66 ans, a été arrêté le 31 août, à Kigali, capitale du Rwanda. L’homme, qui a inspiré le film "Hôtel Rwanda", est "soupçonné d’avoir financé et créé des groupes terroristes" opérant dans la région des Grands Lacs, a déclaré le bureau d’investigation du Rwanda (RIB). 

Cette arrestation médiatisée a fait l’effet d’une bombe dans la famille Rusesabagina. D’abord parce que cet opposant de longue date à Paul Kagame, désormais citoyen belge et résident américain, vivait en exil depuis plus de vingt ans. "On ne sait pas comment il est arrivé là (au Rwanda, NDLR), il ne serait jamais allé au Rwanda de son propre chef", a affirmé sur BBC Anaise Kanimba, l’une de ses filles. 

Sa famille pense donc qu’il a été enlevé à Dubaï pour être emmené au Rwanda et y être arrêté. "Il voyageait à Dubaï, il était là-bas la dernière fois que nous avons été en contact avec lui, soit jeudi dernier. Depuis nous n’avons plus eu de nouvelles et avons appris à la télévision qu’il avait été arrêté", poursuit sa fille. 

"Les charges dont on l’accuse sont infondées"

Le RIB a indiqué pour sa part que Paul Rusesabagina avait été arrêté grâce à une coopération internationale. Le porte-parole adjoint du RIB, Thierry Murangira, a néanmoins refusé de clarifier les circonstances de l'arrestation, arguant que cela pourrait "compromettre l'enquête". Et les faits reprochés sont vastes : actes de terrorisme, incendies, enlèvements et meurtres, notamment commis sur le sol rwandais, en juin et décembre 2018. 

Anaise Kanimba, qui vit à Washington, dément les accusations portées contre son père. "Mon père est un défenseur des droits de l’Homme", insiste-t-elle. "Les charges dont on l’accuse sont infondées. Il est un critique vigoureux du pouvoir en place au Rwanda et on sait comment ce gouvernement fonctionne. En tant qu’opposant, il est catalogué comme terroriste. Il est très menacé et il faut le faire sortir au plus vite du Rwanda", insiste-t-elle, précisant que la famille a demandé le soutien des autorités belges et américaines.  

En exil, Paul Rusesabagina a fondé le Mouvement rwandais pour le changement démocratique (MRCD) et reproche depuis des années au président Kagame de museler l'opposition. Au pouvoir depuis 1994, Paul Kagame est souvent accusé de diriger le pays d'une main de fer, de réprimer toutes les formes de dissidence ou d'exiler des politiciens de l'opposition. Human Rights Watch a notamment accusé son régime d'exécutions sommaires, d'arrestations, de détentions illégales et de tortures en détention.

La construction du mythe hollywoodien 

"Il faut le sauver comme il nous a sauvé pendant le génocide. Il faut le retrouver et le faire rentrer à la maison", supplie donc sa fille. Son père est son héros bien sur. Et celui du film hollywoodien de Terry George, nommé  pour trois Oscars. Le drame met en scène "l’histoire vraie" du directeur de l’hôtel des milles Collines, à Kigali, qui a tout fait pour empêcher les forces du régime génocidaire de pénétrer dans l’hôtel. 

De fait, Paul  Rusesabagina a pris en charge cet établissement de luxe, le 12 avril 1994, alors que les Tutsis étaient traqués sans relâche dans le pays. Nombreux sont ceux qui ont cherché refuge dans l’hôtel de réputé de la capitale rwandaise, où 1248 personnes  ont eu la vie sauve. 

Après la sortie du film en 2004, Rusesabagina devient un héros international. Il reçoit en 2005 la "médaille de la liberté" des mains du président américain George Bush, publie en 2006 "Un homme ordinaire", traduit en plusieurs langues, et il est reçu par Barack Obama, Muhammad Ali ou Condoleezza Rice, entre autres, pour raconter son histoire. 

"Un profiteur cynique"

Mais peu à peu, l’image du héros s’écorne. En 2012, le journal allemand Süddeutsche Zeitung publie un article où l’ancien directeur d’hôtel est décrit comme un “profiteur cynique qui s’est constitué un capital grâce au génocide”. L’homme aurait fait payé ses hôtes contre leur survie. Interrogé sur ces profits, Paul  Rusesabagina n’a pas nié, mais mis en avant les vies sauvées. 

Des associations de victimes dénoncent aussi la "construction du mythe hollywoodien". "Hollywood a construit un mythe qui n’avait rien de réel.  Rusesabagina est passé devant l’hôtel en 1994 et il l’a pris en charge pour ses propres intérêts. Ensuite, il a vendu sa légende", commente auprès de France 24 Étienne Nsanzimana, président de l’association Ibuka qui défend les victimes du génocide. "Nous n’allons pas pleurer sur son sort aujourd’hui", ajoute-t-il. 

Du côté de Kigali, on reproche surtout à Rusesabagina d’avoir financé les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), un mouvement rebelle initié par d’anciens génocidaires hutus, basé en république démocratique du Congo. En 2018, Kigali déclenche un mandat d’arrêt international contre lui pour avoir financé une guérilla, dont les combattants ont revendiqué ouvertement des attaques dans le sud du Rwanda. 

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