Avec "Coronation", Ai Weiwei dépeint une Chine sans pitié pour les personnes endeuillées

Une équipe médicale d'un hôpital de Wuhan, dans le documentaire "Coronation" d'Ai Weiwei.
Une équipe médicale d'un hôpital de Wuhan, dans le documentaire "Coronation" d'Ai Weiwei. © Ai Weiwei Films

Dans son tout nouveau documentaire, l'artiste et opposant chinois Ai Weiwei met en scène des habitants de Wuhan pendant le strict confinement imposé par les autorités début 2020 pour faire face à la propagation du Covid-19. Alors que Pékin cherche à imposer son récit d'une gestion exemplaire de la pandémie, le film montre de son côté l'absence d'empathie du régime pour les personnes ayant perdu des proches.

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C'est l'une des scènes marquantes du dernier documentaire de l'artiste chinois Ai Weiwei. Dans un appartement de la province du Hubei, en plein confinement, une mère âgée montre à son fils adulte les récompenses reçues du Parti communiste chinois (PCC) pour ses bons et loyaux services de "cadre ordinaire". "Regarde, regarde !", insiste-t-elle alors que son fils, qui n'est manifestement pas un grand adepte du PCC, ricane.

"Tu les a tous gardés", s'étonne-t-il en lisant la date sur des vieux certificats. "Celui-là est déchiré", remarque-t-il en pointant un document signé en 1970 par Lin Biao, un ancien haut responsable du régime chinois. "Lin Biao ! Tu m'étonnes que tu l'aies déchiré !", s'exclame-t-il. "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi", lui répond sa mère très sérieusement, sous les rires de son artiste de fils. "Alors c'était qui ?", taquine ce dernier. "Aucune idée", assène-t-elle pour clore l'affaire.

L'artiste Li Wen et sa mère, pendant le confinement de la ville de Wuhan, en Chine.
L'artiste Li Wen et sa mère, pendant le confinement de la ville de Wuhan, en Chine. © Ai Weiwei Films

Quand il signe le certificat de la mère en 1970, Lin Biao est au sommet de sa carrière et occupe le poste de premier vice-président du PCC. En 1976, à la fin de la Révolution culturelle qui a laissé le pays exsangue, l'ancien bras droit de Mao Zedong est considéré comme un traître. Et quatre décennies plus tard, l'évocation de son nom continue d'embarrasser l'ancienne "cadre ordinaire".

Sorti le 20 août sur des plateformes de vidéo à la demande, le documentaire de l'artiste et opposant chinois Ai Weiwei enchaîne des séquences tournées entre le 23 janvier et le 6 avril 2020, soit du début à la fin du confinement de Wuhan. "Coronation" met en scène cinq personnages principaux aux prises avec les restrictions imposées par les autorités pour faire face à la propagation du Covid-19.

À l'heure où Pékin cherche par tous les moyens à imposer son récit d'une gestion exemplaire de la pandémie qui a déjà tué plus de 850 000 personnes à travers le monde, le film présente aussi bien des scènes étayant la version officielle que des images gênantes pour le régime.

Pas de place pour le chagrin

"Coronation" s'ouvre sur un couple qui rentre chez lui en voiture le soir du 23 janvier après les fêtes du Nouvel An chinois, à travers les rues désertes et enneigées. L'homme et la femme s'arrêtent à une station-service où un employé tremblant de froid tente sans succès de prendre leur température. L'instant d'après, la police se présente, contrôle les papiers du couple et lui pose quelques questions avant de le laisser repartir. Les images montrent une opération menée avec calme et compétence.

Alors que le régime de Pékin s'est efforcé de mettre en scène une gestion efficace de la crise du nouveau coronavirus, "Coronation" montre effectivement que les autorités ont déjà réussi, fin janvier 2020, de petits exploits dans leur organisation sanitaire. On voit ainsi du personnel médical arrivant de toute la Chine sous les encouragements d'équipes d'accueil à l'aéroport, des robots désinfectant les espaces publics, des infirmières entièrement protégées s'activant dans les hôpitaux auprès de patients au rythme des bips d'équipements médicaux.

Le documentaire présente aussi les hôpitaux de campagne construits en deux semaines pour faire face à l'épidémie. Dans un plan-séquence typique d'Ai Weiwei, un médecin entre dans un hôpital tout juste terminé puis marche pendant près de quatre minutes dans un labyrinthe de couloirs avant de rejoindre sa salle de consultation.

Le tableau se noircit dans la deuxième partie du film, lorsqu'un fils tente de récupérer, seul, les cendres de son père mort du Covid-19, sans le moindre soutien des anciens collègues du défunt. En République populaire de Chine, il n'y a pas de place pour le deuil ou le chagrin : rien ne doit entraver le message officiel célébrant l'efficacité du régime.

Une équipe médicale à Wuhan se désinfecte, sur le documentaire d'Ai Weiwei, "Coronation".
Une équipe médicale à Wuhan se désinfecte, sur le documentaire d'Ai Weiwei, "Coronation". © Ai Weiwei Films

"Tout a commencé il y a 17 ans"

Le documentaire de près de deux heures a été réalisé dans le plus grand secret et à distance. Exilé en Europe depuis 2015, Ai Weiwei a fourni des instructions à des vidéastes amateurs de la région de Wuhan et a pu récupérer par ailleurs des images déjà tournées. Impossible d'en savoir plus : pour protéger ses collaborateurs en Chine, l'opposant de 63 ans refuse de préciser comment s'est déroulée la prise de vues ni comment il a pu accéder à certaines séquences.

Ce n'est pas la première fois qu'Ai Weiwei utilise la vidéo comme forme d'expression. Son œuvre multimédia comprend clips et documentaires qui jettent un regard cru sur des questions sociales.

Le thème lui est également familier. En 2003, alors qu'il habitait encore en Chine, Ai Weiwei avait ainsi produit le court métrage "Eat, Drink and Be Merry" ("Mange, bois et sois joyeux", en anglais) en pleine épidémie du Sras, un coronavirus qui avait lui aussi émergé en Chine. "C'est probablement le seul documentaire indépendant sur le Sras, sur la façon dont le gouvernement a caché des informations qui avaient provoqué la panique de la population. Alors, tout a commencé il y a 17 ans !", explique Ai Weiwei à France 24.

La communauté internationale avait alors épinglé la Chine pour sa gestion de l'épidémie, l'accusant notamment d'avoir alerté tardivement l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et d'avoir tout fait pour empêcher la circulation d'informations.

Dès les premières nouvelles concernant l'épidémie de Covid-19, Ai Weiwei se tient au courant de la situation et a une idée en tête : "Dès le début, je me suis demandé comment réaliser un film sans être à Wuhan", précise-t-il à France 24. "Deux raisons m'empêchaient d'aller sur place. D'abord, j'avais dû quitter la Chine en 2015, et je vis pratiquement comme un réfugié politique. Ensuite, Wuhan a été coupée du monde à partir du 23 janvier : personne ne pouvait y entrer ou en sortir. Avant ça, nous avions déjà commencé à réfléchir à la façon de réaliser un documentaire."

Malgré une thématique similaire, "Coronation" est très différent de "Eat, Drink and Be Merry". Après tout, la Chine de 2020 n'est pas celle de 2003. Les ambitions mondiales de Pékin, l'expansionnisme régional, la répression des minorités et des régions autonomes se sont renforcés sous la présidence de Xi Jinping. La technologie a par ailleurs permis à Pékin d'accroître la surveillance de ses citoyens et la pandémie a fourni une justification parfaite pour contrôler leurs faits et gestes.

Depuis le tournage de "Coronation", un des cinq personnages principaux vit d'ailleurs "sous haute surveillance des forces sécuritaires", déplore Ai Weiwei. Un autre – un ouvrier du bâtiment venu à Wuhan pour construire des hôpitaux, mais empêché ensuite de retourner dans sa province natale – s'est donné la mort.

Meng Liang, un employé du bâtiment, consulte son téléphone en essayant de rentrer chez lui depuis le Wuhan, sur une des scènes de "Coronation".
Meng Liang, un employé du bâtiment, consulte son téléphone en essayant de rentrer chez lui depuis le Wuhan, sur une des scènes de "Coronation". © Ai Weiwei Films

Pas de projection dans les festivals internationaux

Depuis la fin des années 1990 et sa notoriété grandissante sur les scènes nationale et internationale, Ai Weiwei n'hésite pas à critiquer et à provoquer Pékin avec ses œuvres multimédia, dénonçant notamment la corruption et les attaques contre les libertés individuelles.

Des dérives qui ne suscitent toujours pas de grande résistance en Chine. Même si une fracture générationnelle est perceptible dans "Coronation", Ai Weiwei la relativise. "Il est clair que les personnes âgées sont plus favorables au système, note l'artiste. Mais les jeunes ne sont pas très différents de la génération précédente. Vous pouvez voir à quel point le régime autoritaire a réussi à contrôler l'information et à faire du bourrage de crâne au cours des 70 dernières années. Il n'y a aucun fondement pour la remise en question ou toute forme de critique."

Pour Ai Weiwei, si la censure est forte en Chine, il existe également hors des frontières du pays une forme d'autocensure dictée par le marché. L'artiste assure ainsi qu'il n'a pas réussi à présenter son documentaire dans les festivals. "Ils sont très dépendants des ventes et la Chine fournit le plus grand marché", note-t-il. "Aucun d'entre eux ne peut se priver de ce marché alléchant. Les cinéastes, tout comme les festivals qui accueillent leurs créations, veulent voir leurs films sortir en Chine. Voilà pourquoi tous ces festivals et toutes ces sociétés de production s'autocensurent."

"Coronation" est disponible sur la plateforme Vimeo (pour tous les pays sauf les États-Unis) et sur Alamo on Demand (pour les États-Unis).

Cet article a été adapté de l'original en anglais par Henrique Valadares.

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