Depuis Charlie Hebdo, un "cycle de violences qui n’est pas terminé"

Le drapeau français flotte depuis la tour Eiffel, lors d'une cérémonie à l'occasion de la première fête nationale française en l'honneur des victimes du terrorisme, le 11 mars 2020, à Paris.
Le drapeau français flotte depuis la tour Eiffel, lors d'une cérémonie à l'occasion de la première fête nationale française en l'honneur des victimes du terrorisme, le 11 mars 2020, à Paris. © Philippe Lopez, AFP

Alors que s’est ouvert, mercredi, le procès des attentats de janvier 2015 à Paris, la situation sécuritaire de la France demeure toujours incertaine. "Les conséquences de l’engagement jihadiste" devraient même durer encore "pendant de nombreuses années", selon Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme. Entretien.

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Une demi-douzaine de projets d’attentats déjoués ces derniers mois, une menace terroriste  qui reste "extrêmement élevée"… Lundi, le procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard, et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, ont respectivement rappelé que la situation sécuritaire en France était encore instable face au terrorisme. L’ouverture du procès des attentats de janvier 2015, mercredi 2 septembre, vient aussi rappeler que la menace terroriste reste présente en arrière-plan depuis plusieurs années, selon Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme, interviewé par France 24.

France 24 : quel est l’état de la menace terroriste actuellement en France ?

Jean-Charles Brisard : La menace terroriste n’a pas baissé en intensité. C’est une menace protéiforme, qui a de multiples composantes essentiellement externes, c’est-à-dire une menace qui peut être projetée de l’extérieur – comme les attentats de novembre 2015 à Paris et Saint-Denis.

À côté de cela, il y a la composante endogène qui est la plus importante aujourd’hui, avec des individus qui sont radicalisés, qui sont inspirés surtout par cette propagande terroriste qui continue, qui se perpétue. Cette menace interne se double d’une autre menace qui provient des sortants de prison. Depuis deux ans, une dizaine d’incidents terroristes ont impliqué des détenus pour terrorisme islamiste ou des détenus radicalisés. Là aussi, il y a un effort particulier à faire par rapport à ce défi des sortants.

Par ailleurs, le procès de Charlie Hebdo qui s’est ouvert aujourd’hui est important parce que (cet attentat) a ouvert un cycle de violences sans précédent en France et en Europe, lié à l’engagement massif de combattants français et européens au sein d’organisations terroristes en Syrie et en Irak à partir de 2012. Cela a donné les attentats du 13 novembre, et par la suite de nombreux autres attentats en France ou en Europe. Ce cycle-là, il n’est pas terminé. Les conséquences de cet élan jihadiste se feront sentir encore pendant de nombreuses années.

Des attentats comme ceux qui ont eu lieu en France en 2015 sont-ils encore possibles ? Quelle menace les groupes terroristes tels que l’organisation État islamique ou Al-Qaïda représentent-ils ?

Les attentats de groupes projetés – venant de l’extérieur – sont tout à fait possibles sur notre territoire. Des jihadistes français sont toujours sur zone, libres et en fuite, susceptibles de poser un problème sécuritaire à moyen ou long terme. Ils n’ont pas renoncé à l’idéologie, ni à l’engagement dans la violence.

Des individus sont aussi détenus dans le nord-est syrien – près de 250 hommes et femmes – et, faute pour nous d’avoir assuré leur retour en France, qui nous aurait garanti leur détention, on prend le risque qu’ils puissent s’évader de ces camps et de ces prisons. Ces derniers mois, une vingtaine d’entre eux ont tenté et réussi à fuir.

D’autres encore sont parvenus à se relocaliser sur d’autres terres de jihad, en Libye et en Afghanistan. Les organisations terroristes, même si elles ont perdu leur territoire en Syrie et en Irak, reconstituent des capacités opérationnelles ailleurs, et c’est depuis ces centres névralgiques qu’elles peuvent aussi frapper, ou en tout cas téléguider des attentats du type de ceux du 13 novembre 2015. Donc cette menace extérieure ne doit pas être écartée, et j’en veux pour preuve plusieurs attentats déjoués en Europe – en Allemagne, en Pologne et en Espagne – en avril-mai dernier, qui mettaient en œuvre des individus en relation avec des cadres du groupe État islamique soit en Afghanistan, soit en Syrie, soit en Irak.

Qu’en est-il de la menace intérieure mise en avant, lundi, par le ministre de l’Intérieur ,Gérald Darmanin ?

On est face à une menace extrêmement diffuse parce que bien souvent ces individus radicalisés n’ont qu’un lien virtuel avec ces organisations et ils s’inspirent de la propagande de ces dernières. Depuis le début de l’année, trois attentats de ce type ont été déjoués en France. Ils devaient mettre en œuvre des modes opératoires improvisés et des armes rudimentaires qui auraient, néanmoins, eu un retentissement important dans leur effet psychologique et médiatique.

Ces individus sont donc extrêmement difficiles à détecter en amont par les services de renseignement. Et c’est là toute la difficulté : même s'il y a une baisse d’activité terroriste en intensité, parce que les attentats sont moins spectaculaires, la détection est beaucoup plus problématique. Ces individus sont bien souvent en-dessous des radars. Dans 60 % des cas, ceux qui ont frappé en France depuis Mohamed Merah, en 2012, étaient inconnus des fichiers des services de renseignement.

C’est-à-dire qu’aujourd’hui, même si on a un nombre important d’individus (8 132 selon le ministre Gérald Darmanin, NDLR) assignés au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste, ces personnes ne reflètent pas l’intégralité de la menace potentielle qui pèse sur notre pays.

Quel enjeu sécuritaire représente la libération prochaine de plus d'une centaine de détenus condamnés pour des faits de terrorisme ?

Les sortants sont véritablement une composante cruciale de la menace à venir. Cela a été dit récemment par le procureur national antiterroriste lors d’une audition à l’Assemblée nationale et au Sénat. Ces dernières années, 10 incidents de nature terroriste ont eu lieu dans les prisons françaises – des projets d’attentats déjoués soit en prison soit à l’extérieur, des tentatives d’attentats et des attentats perpétrés par certains contre des personnels pénitentiaires.

On sait d’expérience qu’une partie – extrêmement dangereuse – de ces sortants a été engagée sur une zone de conflit, sur un théâtre d’opération de regroupement terroriste où ces individus ont été formés au maniement d’armes et d’explosifs. Et ils ont, pour 60 % d’entre eux, récidivé à leur retour d’Afghanistan, de Bosnie ou d’Irak.

C’est la raison pour laquelle il est très important de prévoir des dispositifs de suivi de ces individus, en termes administratifs mais également en termes judiciaires. C’était l’ambition de la proposition de loi (censurée par le Conseil constitutionnel en août, NDLR) qui visait à renforcer le dispositif de suivi de surveillance de ces personnes à l’issue de leur peine.

L’augmentation des effectifs des services de renseignement renforce-t-elle la sécurité nationale ?

Bien sûr. Si l’intensité de la menace diminue progressivement, c’est non seulement parce que les organisations sont affaiblies, mais également parce qu’on a renforcé nous-mêmes nos propres capacités à détecter cette menace et surtout à l’entraver.

Les augmentations de moyens en termes d’effectifs, en termes matériels, des techniques de renseignement et un cadre juridique avec la loi de juillet 2015 : tout ça a permis de renforcer l’essentiel de notre arsenal de lutte contre le terrorisme, c'est-à-dire tout ce qui est préventif. Car l’objectif ultime, c’est d’empêcher des attentats d’être commis sur le territoire français.

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