Un mois après l’explosion à Beyrouth, "reconstruire les âmes"

Un couple et deux enfants contemplent, le 13 août 2020, les ravages après l'explosion du port de Beyrouth, au Liban.
Un couple et deux enfants contemplent, le 13 août 2020, les ravages après l'explosion du port de Beyrouth, au Liban. © AFP

À la crise économique et sanitaire qui secouait le Liban depuis plusieurs mois, s'est ajoutée une crise humanitaire. La double explosion du port de Beyrouth il y a un mois a mis le pays du Cèdre à genoux. Dans ce contexte, les enfants, notamment les jeunes filles, subissent de plein fouet une crise multidimensionnelle.

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Un mois après l'explosion sur le port de Beyrouth, le Liban reste sous le choc : 191 morts, plus de 6 500 blessés et une ville éventrée. Les larmes n'ont pas fini de couler, les plaies ne sont encore pansées et les pelleteuses continuent de fouiller les décombres pour tenter de retrouver les derniers disparus. Les espoirs s'amaigrissent de jour en jour, mais les traumatismes, eux, sont plus présents que jamais.

Chez les enfants particulièrement. Ils ont été témoins du bruit, du tremblement, des images du nuage de fumée diffusées en boucle ; ils ont vu couler du sang, le leur parfois ou celui de leurs proches. Les responsables des associations rappellent aujourd'hui que la priorité est d'accompagner psychologiquement les plus jeunes, plus émotifs et vulnérables.

"Il y a urgence psychologique à gérer. Le traumatisme est énorme et les enfants font partie des personnes les plus affectés", explique à France 24 Marianne Samaha, directrice de programme pour l'ONG Plan international au Moyen-Orient.

"Mon fils a peur de rêver"

Au moment de la déflagration, James, 5 ans, est resté sidéré. Bouche bée. Pas une larme, pas un son n'est sorti. Son grand frère, Joseph, 8 ans, s'est lui mis à hurler. Depuis un mois, Joseph ne mange plus, il ne dort plus non plus : il a "peur de rêver", témoigne auprès de France 24 sa mère, Yasmina Farah, avocate au barreau de Beyrouth et écrivain. "Son amie de 9 ans Yasmina ne sort plus de chez elle, elle ne veut plus quitter sa mère : elle a peur qu'elle meure", raconte-t-elle.

"Les enfants veulent nous protéger et nous, les parents, nous essayons de remettre de la normalité dans leur quotidien mais sans y arriver", poursuit l'avocate. Âgée de 41 ans, elle a grandi en temps de guerre. "J'ai vécu avec les bombes, les abris, l'insécurité. Après 1990, j'ai vécu la belle vie et enfoui les traumatismes. Je ne pensais pas que mes enfants connaîtraient ça. Cette explosion a assassiné leur innocence."

Lors d'une étude menée par l'Unicef mi-août, la moitié des personnes interrogées ont indiqué que leurs enfants présentaient des changements de comportement ou des signes de traumatisme ou de stress extrême à la suite des explosions. "Ces comportements et symptômes peuvent inclure une anxiété grave, le silence ou le repli sur soi, des cauchemars et des troubles du sommeil, et un comportement agressif", précise l'Unicef. 

"Les enfants ont perdu tous leurs repères", explique Marianne Samaha. Selon l'Unicef, environ 100 000 d'entre eux ont été directement impactés par l'explosion et près de 80 000 enfants se sont retrouvés sans abri, et donc déplacés. Beaucoup ont été séparés de leur famille et le sont encore aujourd'hui. Cela accroît leur vulnérabilité, plus particulièrement chez les petites filles.  

Les inégalités de genre risquent de s'accroître

"Les filles déplacées vivent désormais dans des logements partagés ou dans des bâtiments peu sécurisés, sans fenêtre, ni serrure à leurs portes, ni électricité la nuit", poursuit Marianne Samaha, redoutant que les jeunes filles soient "davantage susceptibles de subir des violences sexuelles".

Privées d'école pour beaucoup – 178 écoles accueillant 85 000 élèves sont toujours dégradées – et pour subsister aux besoins de leurs familles, les filles sont également exposées à un risque accru d'exploitation économique. "Les inégalités de genre risquent de s'accroître, les filles étant particulièrement susceptibles d'être exploitées dans le travail domestique, puisque de nombreux restaurants, magasins et bureaux ont été détruits", ajoute l'humanitaire.  

L'engorgement des services de santé, complique enfin l'accès aux filles et aux femmes aux services de santé sexuelle et reproductive. Au moins six hôpitaux et vingt cliniques ont été touchés par l'explosion, les rendant partiellement ou totalement inopérants, une situation inquiétante notamment pour les femmes enceintes.  

"Reconstruire la ville et les âmes"

Plan international et une multitude d'autres ONG et de bénévoles se mobilisent sur le terrain pour venir à bout des urgences depuis le 4 août. Un élan de solidarité énorme s'est mis en place dès le premier jour dans les rues de Beyrouth. "Nous sommes dans l'action. C'est ce qui nous permet de continuer à vivre", poursuit Marianne Samaha, native de Beyrouth. "Mais il désormais temps de penser l'après, d'envisager la reconstruction, la résilience, la stabilisation du pays", insiste-t-elle.

"Pour cela, il faut soigner et éduquer nos enfants. Ils sont notre avenir", insiste-t-elle. Entre la crise économique qui a fait passer 40 % des Libanais sous le seuil de pauvreté et la destruction des écoles, de nombreux enfants risquent de ne pas retourner à l'école. Pour celles et ceux qui pourront étudier de nouveau, le coût d'achat des livres et des fournitures nécessaires pour un seul enfant équivaut désormais à deux mois du salaire moyen libanais.

Alors nombreux sont ceux qui ont fait le choix de partir. "Ma meilleure amie est partie à Dubaï. Elle pense qu'il n'y a plus d'avenir ici pour ses enfants", témoigne Yasmina Farah, désabusée. Elle, qui a la double nationalité franco-libanaise, ne peut pourtant pas se résoudre à quitter son pays. "Est-ce de la foi, de l'illusion, du déni, de l'espoir ? Je ne sais pas. Mais je n'arrive pas à partir. Beyrouth a besoin de nous. Ça va être dur mais on doit rester là pour nos enfants, pour l'avenir du pays. On doit rester ici pour reconstruire la ville et reconstruire les âmes."

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