TDF 2020

Guillaume Martin, meilleur Français du Tour et philosophe à ses heures

Guillaume Martin lors du Ventoux dénivelés challenge 2020, où il a terminé troisième.
Guillaume Martin lors du Ventoux dénivelés challenge 2020, où il a terminé troisième. © Sylvain Thomas, AFP

Troisième du Tour de France à l'issue de la première semaine, le Français Guillaume Martin accomplit l'une des plus belles performances de sa carrière. Titulaire d’un master de philosophie, le Normand est une figure atypique du peloton, auteur d’une pièce de théâtre et capable de disserter sur la métaphysique du coureur cycliste.

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À quoi aurait pu penser Socrate sur un vélo ? La question peut sembler incongrue. Pourtant, c'est le genre d'interrogations qui trottent dans la tête de Guillaume Martin. Le coureur cycliste, troisième à l’issue de la première semaine du Tour de France, allie performance sportive et amour de la philosophie, dont il est diplômé.

Son essai "Socrate à vélo : le Tour de France des philosophes" (aux Édition Grasset) a été réédité fin juin 2020. Le coureur professionnel s’y amuse à imaginer ce que les "vélosophes" — néologisme désignant les "philosophes du vélo", Sartre, Aristote, Nietzsche, Pascal — penseraient en courant la plus prestigieuse des compétitions cyclistes. Cette fable philosophique a pour but de surmonter les clichés faisant du sport et de la pensée deux notions antinomiques. "Il faut penser en homme d'action et agir en homme de pensée", comme aime le rappeler Guillaume Martin, citant Bergson.

Il n’y a qu’à voir les résultats du coureur de la Cofidis pour lui donner raison. Le grimpeur normand, âgé de 27 ans, affiche un état de forme étincelante depuis la reprise de la saison cycliste : actuel troisième du Tour de France, il a également terminé troisième du Criterium du Dauphiné, du Ventoux Dénivelé Challenge et de la Classique de l’Ardèche.

Théâtre, aïkido et ferme familiale

Né à Paris, le petit Guillaume Martin a passé sa jeunesse en Normandie. Fils d’une actrice et metteuse en scène et d’un ouvrier typographe reconverti professeur d’aïkido, il grandit à la Boderie, à la campagne. Ses parents y ont bâti leur petite utopie, en restaurant une vieille abbaye transformée tout à la fois en lieu de vie, théâtre, dojo, ferme et musée de la typographie.

Les premiers amours du cycliste sont logiquement le théâtre et l’aïkido. Puis, son père, ancien coureur amateur, l’emmène faire ses premières balades dans le bocage normand. Guillaume Martin prend finalement une licence à 13 ans, dans le club de l’Étoile cycliste de Condé-sur-Noireau, aux portes de la Suisse normande. Si le point culminant local, le Mont Pinçon (348 mètres) n’a rien à voir avec les hauts sommets sur lesquels s’affrontent les coureurs du Tour de France, Guillaume Martin y fait ses premières armes de grimpeur.

Il intègre rapidement la filière sport-études et obtient un bac littéraire avec un an d’avance. Puis direction l’hypokhâgne et la khâgne [classes préparatoires au concours d'entrée à l'École normale supérieure] au lycée Chateaubriand de Rennes, avant de passer un master de philosophie par correspondance à Nanterre qu’il obtient en juin 2015.

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En parallèle, il n'a jamais arrêté de courir chez les amateurs et il finit par intégrer les pelotons professionnels en 2016... Moins connu que Romain Bardet, moins attendu que Thibaut Pinot, plus discret que Julian Alaphilippe, Guillaume Martin réalise ses premières performances dans un relatif anonymat, qu’il explique en partie par le fait qu’il court pour la Circus-Wanty Gobert, équipe belge de seconde division. Si le coureur multiplie les top 10 sur les courses, il lui manque encore à son actif une victoire prestigieuse sur une grande course pour confirmer son talent.

Réconcilier sport et esprit

"Les intellos n’imaginent même pas les contraintes du sport professionnel. Pour eux, ce n’est pas sérieux. De même, dans le peloton, peu s’intéressent à mon parcours", explique-t-il dans Ouest-France. "À ma modeste mesure, j’essaie de combattre les clichés. Mais je ne désire pas non plus devenir un porte-étendard."

Il découvre le Tour de France en 2017. Le Monde lui propose alors de tenir une chronique hebdomadaire dans ses colonnes. L’occasion pour le coureur de prendre la plume et de disserter sur les "banquets gargantuesques" des coureurs après une étape ou encore sur la "vie de saltimbanque" des forçats de la route. Pour sa première fois, il se classe 23. Un classement qu’il n’a de cesse de bonifier : 21e en 2018 et 12e en 2019.

Dans le même temps, il écrit une pièce de théâtre "Platon versus Platoche", qui explore en partie la dichotomie sport et esprit : l’histoire comique et romancée du grand philosophe antique Platon, tiraillé entre une vie faite de spéculation intellectuelle et son désir d'action. Mis en scène par la mère du coureur, la pièce est jouée au théâtre familial de la Boderie mais aussi au festival d'Avignon.

Déjà, pour obtenir son master de philosophie, Guillaume Martin avait écrit et défendu un mémoire, qui réunissait ses deux passions, le sport et Friedrich Nietzsche. "Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne."

Le Normand se fait le pourfendeur de Pierre de Coubertin, le père de l’olympisme et du fair-play à qui il oppose le philosophe allemand : "L'important pour moi, ce n'est pas de participer. C'est ce qu'écrit Nietzsche dans ‘Ainsi parlait Zarathoustra’ : 'Je ne vous conseille pas la paix mais la victoire.' Au fond, Nietzsche m'a permis de mieux penser le sport et le sport m'a permis de mieux penser Nietzsche."

Il reste deux semaines à Guillaume Martin pour renverser la tendance sur le Tour de France face à Primoz Roglic et Egan Bernal. Et prouver, en bon apôtre de Nietzsche, que seule la victoire est belle.

 

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