Ethiopie : animé par un esprit d'indépendance, le Tigré maintient ses élections

Une file d'attente pour entrer dans un bureau de vote lors des élections régionales à Mekele, dans la région du Tigré, en Éthiopie, le 9 septembre 2020.
Une file d'attente pour entrer dans un bureau de vote lors des élections régionales à Mekele, dans la région du Tigré, en Éthiopie, le 9 septembre 2020. © Edouardo Soteras, AFP

La région du Tigré a maintenu mercredi son scrutin pourtant jugé illégal par le Parlement. Des élections qui illustrent la tendance croissante des responsables tigréens à agir comme les dirigeants d'un État indépendant. 

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Le Tigré vote au nez et à la barbe des autorités. La volonté de la région éthiopienne du Tigré de tenir des élections, mercredi 9 septembre, malgré leur report au niveau national, illustre les divisions politiques et ethniques qui minent le mandat du Premier ministre et prix Nobel de la Paix Abiy Ahmed. Son intention initialement affichée de démocratiser la politique éthiopienne a ces deux dernières années été ternie par une myriade de tensions débouchant parfois sur d'importantes violences

Dans cette tentation d’affirmer toujours plus son indépendance, la région a récemment adopté des mesures de lutte contre le coronavirus, plus strictes que le reste du pays, avec une quarantaine obligatoire pour la plupart des visiteurs. 

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Le Tigré a par ailleurs proposé à Riyad d'accueillir les ressortissants éthiopiens qui croupissent dans des centres de détention saoudiens, reprochant à Abiy Ahmed de les avoir abandonnés à leur sort. Cette tentation indépendantiste se reflète jusque dans l'improbable trajectoire de Wondimu Asamnew. 

"Un îlot de stabilité"

Au début de l'année, l'ancien ambassadeur est sorti de sa retraite pour diriger le nouveau bureau de liaison du Tigré, qui permet aux officiels tigréens d'échanger avec des gouvernements étrangers, des chambres de commerce ou des organismes culturels.   

Cette initiative témoigne, d'après Wondimu Asamnew, d'un effort des Tigréens pour s'ouvrir au monde et se distancer du processus de démocratisation impulsé par Abiy Ahmed, mais caractérisé par des violences intercommunautaires persistantes.  

"Alors que c'est le désordre dans le reste du pays, nos institutions (au Tigré) fonctionnent", déclare-t-il à l'AFP. "En ce sens, vous pouvez dire que nous sommes un îlot de stabilité dans des eaux troublées". 

Un scrutin sans "base légale" 

Le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), au pouvoir dans la région, a mené la lutte armée contre le régime communiste du Derg jusqu'à la chute de ce dernier en 1991. 

Les Tigréens, qui représentent 6 % de la population (soit 110 millions d'habitants), ont ensuite contrôlé la coalition au pouvoir pendant près de trois décennies, avant que des manifestations antigouvernementales ne débouchent sur la nomination de Abiy Ahmed, un Oromo. 

Les leaders tigréens se plaignent d'avoir depuis été injustement ciblés dans des enquêtes anticorruption, tenus à l'écart des postes clés et accusés d'être responsables de tous les maux du pays. 

L'actuelle querelle électorale remonte à la décision en mars des autorités de repousser sine die les élections nationales initialement prévues en août, en raison de la situation sanitaire. 

Les dirigeants tigréens ont ensuite rejeté la disposition votée par le Parlement prolongeant au-delà d'octobre le mandat des élus nationaux et régionaux. Ils estiment que Abiy Ahmed ne sera plus dès lors légitime. 

Cette prise de position a irrité Addis Abeba, où des responsables électoraux ont clamé en juin que le scrutin au Tigré n'avait "pas de base légale", et où le Sénat a déclaré par avance samedi l'élection "nulle et non avenue". 

"Changement radical de posture politique" 

Ces derniers jours, le bureau du Premier ministre a ordonné à l'autorité des médias d'inciter les journalistes travaillant pour des médias étrangers à ne pas couvrir le scrutin. 

Lundi, les services de renseignements ont empêché plusieurs journalistes de prendre un avion reliant Addis Abebe à Mekele, la capitale du Tigré. 

Le TPLF s'est gardé jusqu'ici de prôner la sécession du Tigré, affirmant défendre l'unité du pays. Mais de nombreux nationalistes tigréens sont sur les bulletins de vote. 

Pour améliorer ses chances, le TPLF a rajeuni ses candidats au profit de jeunes technocrates éduqués et hommes d'affaires, sans liens jusqu'ici avec lui. 

"Il y a eu un changement radical de posture politique ces deux dernières années parmi les Tigréens. Le TPLF a dû se réorganiser et se réinventer pour y répondre", observe Kjetil Tronvoll, un expert en politique éthiopienne. 

La sécession en question 

L'idée de sécession rencontre un véritable écho auprès des électeurs, affirme à l'AFP le chef du Parti pour l'indépendance du Tigré, Girmay Berhe.  

"Tellement de gens ont commencé à s'interroger sur l'Éthiopie elle-même et beaucoup, parmi l'intelligentsia, les jeunes, commencent à être d'accord avec notre analyse", dit-il. 

Abraham Gebremedhin, un chanteur tigréen qui s'est fait un nom en plaidant pour l'unité nationale, considère que le gouvernement fédéral est à blâmer. "[Il] met les Tigréens dos au mur d'une manière que je n'ai jamais vue", estime-t-il. "Avec ces mauvaises attitudes, ils pourraient rendre la sécession inévitable." 

Avec AFP

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