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SECONDE GUERRE MONDIALE

Camp de Mittelbau-Dora : un "monument de papier" pour sortir des déportés de l'oubli

Des croquis clandestins réalisés par le déporté Léon Delabre.
Des croquis clandestins réalisés par le déporté Léon Delabre. © Centre de ressources de La Coupole

Fruit d'un travail colossal d'une vingtaine d'années, le dictionnaire de Mittelbau-Dora paraît enfin. Il met en lumière le parcours de près de 9 000 déportés de France envoyés dans ce camp allemand, l'un des moins connus. Il était pourtant destiné à la fabrication des célèbres fusées V2 censées anéantir l'Angleterre. 

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René Gineste, un jeune résistant, n'avait que 23 ans lorsqu'il a été pris dans une rafle de la Gestapo dans le Jura. Bernard Laveran tentait, pour sa part, de franchir la frontière espagnole pour rejoindre les Forces françaises libres quand il a été stoppé par la police allemande. Jules Rietmann, un terrassier de 30 ans, se trouvait à Orléans lorsqu'il a été accusé, puis jugé pour avoir distribué des tracts. Simone Jacob, future Simone Veil, elle, habitait à Nice quand sa famille a été arrêtée puis déportée en raison de sa religion juive.

Des origines et des parcours différents, mais qui ont tous un point commun. René, Bernard, Jules et Simone ont tous connu l'enfer de Mittelbau-Dora, l'un des camps de concentration et d'extermination par le travail le plus meurtrier du IIIe Reich. C'est dans ce lieu, une dépendance du camp de Buchenwald, situé dans le centre de l'Allemagne, que des milliers de forçats ont creusé des tunnels pour installer un site industriel et assembler les pièces de fusées V2 censées anéantir l'Angleterre.

"8 971 existences broyées"

Ces destins sont aujourd'hui regroupés dans un seul dictionnaire biographique publié le 10 septembre. En plus de 2 400 pages, le livre des déportés de France de Mittelbau-Dora (Le Cherche midi) raconte l'histoire de "8 971 existences broyées" dont celles de sept femmes, immatriculées dans ce camp entre 1943 et 1945. Ce projet d'une ampleur colossale a vu le jour il y a vingtaine d'années. Il est né de l'engagement pris auprès des survivants réunis à l'époque au sein de l'amicale Dora-Ellrich et a été porté depuis par le musée de la Coupole d'Helfaut, dans le Pas-de-Calais, installé dans un gigantesque bunker de béton construit par les Nazis d'où devaient être tirées ces fameuses fusées V2.

"En 1998, après la parution du livre d'André Sellier, 'Histoire du camp de Dora' (Éd. La Découverte) et l'inauguration de l'exposition 'Images de Dora' à La Coupole, un recensement des déportés de France passé par le camp était toujours manquant", explique l'historien Laurent Thiery, qui a encadré la réalisation de ce livre. "Sur le modèle du Maitron, le dictionnaire du mouvement ouvrier, le Centre d'Histoire de la Coupole lança l'idée de réaliser un dictionnaire biographique".

"L'impression de faire revivre quelqu'un"

Pour venir à bout de cette tâche titanesque, Laurent Thiery a réussi à mobiliser un peu partout en France plus de 70 rédacteurs : des historiens, des professeurs, des archivistes ou encore de simples bénévoles. Chacun a été chargé d'écrire une ou plusieurs fiches biographiques à partir de documents collectés dans divers centres d'archives ou auprès des familles.

Une des pages du dictionnaire des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora.
Une des pages du dictionnaire des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora. © Centre de ressources de La Coupole

Pendant près de cinq ans, Claude Favre, une agrégée d'histoire-géographie s'est plongée à corps perdu dans ce projet. À elle seule, elle a rédigé plus de 840 notices dont celle de son grand-père Marcel Petit, l'un des rescapés de Dora, membre du réseau Eugène-Prunus/Buckmaster à Toulouse. "Je savais qu'il avait fait de la résistance. Il avait un mauvais sommeil et faisait des cauchemars. Il avait des douleurs suite aux interrogatoires et aux coups, mais il n'en parlait pas", raconte cette femme qui vit en Meurthe-et-Moselle.

En apprenant la réalisation de ce livre auprès de l'Association des amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation dont elle fait partie, Claude n'a pas hésité une seconde : "J'étais quand même la mieux placée pour écrire la fiche de mon grand-père. C'était à moi de le faire. Et j'ai finalement découvert des précisions sur son parcours quand j'ai réalisé sa biographie". Incitée par Laurent Thiery, l'ancienne professeure s'est prise au jeu et a écrit le parcours d'autres déportés, notamment originaires de sa région. "Cela a envahi ma vie. C'est devenu une obsession", confesse-t-elle. "À chaque fois, j'ai eu l'impression de faire revivre quelqu'un".

Le dictionnaire des déportés de Mittelbau-Dora fait 4,2 kilos et compte plus de 2400 pages.
Le dictionnaire des déportés de Mittelbau-Dora fait 4,2 kilos et compte plus de 2400 pages. © Centre de ressources de La Coupole

Grâce à Claude et aux autres contributeurs, les familles découvrent aujourd'hui le résultat de ce long et minutieux travail historique. La Coupole est en effet en contact avec les proches de 900 déportés. Parmi eux, Mathias Hosxe, journaliste à France 24, a été bouleversé en découvrant la fiche consacrée à son grand-père Pierre Hosxe, survivant de Dora. Cet ingénieur de formation avait mis ses connaissances techniques en radio ainsi que son commerce au service de la Résistance et avait été arrêté à Lyon en 1943. "J'ai carrément pleuré à la lecture de sa notice biographique. J'ai compris que ce qui m'avait ému, c'était d'abord le récit de son parcours et de son séjour là-bas et d'autre part l'émotion de voir la reconnaissance publique de ce qu'il avait subi en tant que résistant", confie-t-il.

Ce petit-fils de déporté a peu connu son grand-père. Durant son enfance, il n'a eu que des bribes de son passé. Soixante-quinze ans plus tard, il a le sentiment d'avoir renoué avec cette histoire familiale: "C'est une sorte d'apaisement et de confirmation par les faits que ce qui avait été raconté dans un cercle familial et restreint, appartenait à la grande histoire, aussi".  

Une photographie du déporté Henri Guet. Cheminot à la SNCF, il a été arrêté en en novembre 1941 par la police française au Mans en tant qu'ex membre du parti communiste. Condamné à cinq ans de prison, il purge sa peine avant d'être remis aux autorités allemandes puis déporté en mai 1944.
Une photographie du déporté Henri Guet. Cheminot à la SNCF, il a été arrêté en en novembre 1941 par la police française au Mans en tant qu'ex membre du parti communiste. Condamné à cinq ans de prison, il purge sa peine avant d'être remis aux autorités allemandes puis déporté en mai 1944. © Centre de ressources de La Coupole

"Leur nom ne s'effacera pas une deuxième fois"

Martine Erbs a elle aussi appris énormément de choses sur le parcours de son père Louis Erbs, un étudiant résistant originaire d'Alsace : "Je ne connaissais rien du tout à part le fait que c'est à la faculté de Clermont qu'il avait été raflé et déporté". Pour elle, il s'agit d'éclairer des histoires individuelles, mais aussi de mettre en lumière Mittelbau-Dora : "Il est important que le grand public puisse être informé de toutes les barbaries nazies. On connaît les camps d'extermination des juifs, mais on connait bien moins les camps d'extermination par le travail. Celui de Dora est tout fait remarquable par son usine souterraine qui a permis l'essor de l'aéronautique après la guerre".

Des clichés du camp de Dora et de son crématoire.
Des clichés du camp de Dora et de son crématoire. © Centre de ressources de La Coupole

Pour l'historien Laurent Thiery, cet effacement mémoriel s'explique en effet par la spécificité de ce lieu. "Il tient davantage au lien entre l'histoire de ce camp et le scientifique nazi Wernher von Braun. Responsable des crimes commis à Dora pour faire fabriquer par des déportés la fusée V2 qu'il avait mis au point pour Hitler, von Braun est devenu après la guerre le protégé des USA. Père du projet Apollo et de la mission qui conduit les premiers hommes sur la Lune en juillet 1969, le passé du nazi a été largement occulté et l'histoire de Dora avec", estime-t-il. "Puisse ce livre permettre de rappeler que les plus belles heures de la conquête spatiale puisent leurs origines de cette liaison dangereuse entre les nazis et les scientifiques".

Mais ce dictionnaire permettra avant tout de graver pour l'histoire l'engagement de ces milliers de déportés. Sur les 3 979 rescapés de Dora, la Coupole est en relation avec une quinzaine de déportés encore en vie. Laurent Thiery a déjà pu remettre personnellement à certains d'entre eux un exemplaire. "Ils sont très fiers de cet ouvrage, impressionnés par ses dimensions et son poids. Mais surtout, leur émotion est perceptible à l'idée que leurs camarades disparus sont désormais inscrits dans ce monument de papier et que leur nom ne s'effacera pas une deuxième fois", décrit l'historien. "Enfin, la présence des membres de leur famille, parfois des arrière-petits-enfants, les conforte dans l'idée que ce livre servira de courroie de transmission pour les générations privées de témoins".

Le musée de la Coupole invite les familles de déportés de France à Mittelbau-Dora et ses Kommandos à se manifester auprès de lui. Son objectif est de leur remettre un exemplaire numéroté lors des cérémonies commémoratives prévues un peu partout en France.

Pour plus d'informations: lthiery@lacoupole.com

 

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