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Covid-19 : le masque obligatoire, un double handicap pour les sourds et malentendants

En France, le premier masque transparent homologué, le "masque inclusif", a été créé par Anissa Mekrabech, une Française de 30 ans, elle-même atteinte de surdité.
En France, le premier masque transparent homologué, le "masque inclusif", a été créé par Anissa Mekrabech, une Française de 30 ans, elle-même atteinte de surdité. © Lionel Bonaventure, AFP
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Obligatoire dans tous les lieux publics clos et dans les rues de certaines villes pour lutter contre le Covid-19, le masque est sur toutes les lèvres. Au grand dam des personnes sourdes et malentendantes qui, ne pouvant plus s'appuyer sur la lecture labiale, se trouvent de plus en plus exclues de la société.

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Nos lèvres sont leurs oreilles. Mais alors que le masque est obligatoire depuis plusieurs mois dans l'ensemble des commerces, et en extérieur dans de nombreuses villes en France, le port de ce morceau de tissu se révèle être un obstacle à la communication des sourds et malentendants. Un problème de plus en plus évoqué, notamment sur les réseaux sociaux, où les témoignages se multiplient.

"Quand les gens la voyaient signer [parler en langue des signes, NDLR], ils faisaient des grands gestes comme des singes et tout le monde la regardait et ils comprenaient pas du tout que c'était une personne sourde", raconte Kuro sur Twitter, relatant "le calvaire" vécu par sa professeure de langue des signes à cause du masque.

En effet, "le masque occulte la moitié du visage et surtout la bouche qui nous aide à mieux comprendre les expressions de la personne", explique Vivien Laplane, 38 ans, contacté par France 24. Sourd de naissance, auteur du livre "Sourd et certain" et du blog "Apprendre à écouter", celui-ci précise que faute de pouvoir lire sur les lèvres, "cela devient mission impossible pour comprendre une personne avec un masque, surtout si la langue des signes n'est pas possible en complément".

Christophe, quant à lui, est sourd et appareillé et travaille dans une association belge de défense des droits des personnes sourdes. Auteur des tweets sous le nom de "Kuro", il précise à France 24 que la lecture labiale est une "plus-value" à la communication. Par ailleurs, dit-il, "pour les personnes qui entendent un peu, comme moi, tous les sons sont étouffés dans le masque. Je ne comprends pas grand-chose et je dois faire répéter ou demander à ce qu'on parle plus fort".

"Je dis 'bonjour, merci, au revoir', et je ne comprends pas ce qu'on me dit"

Face à ces difficultés, certains comme Vivien Laplane disent "se préserver" pour "ne pas se retrouver dans des situations compliquées". Christophe, lui, dit avoir réduit ses interactions sociales, affirmant s'être trouvé plusieurs fois dans une position difficile. Dans le train, à l'hôpital, au supermarché... "Pour faire les courses, malheureusement je ne comprends rien à ce que dit le ou la caissière, je lui fais répéter mais ça n'aide pas avec le bruit autour", explique-t-il. "Parfois, ils baissent leur masque et ça me va, mais la plupart du temps, je dis 'bonjour, merci, au revoir', et je ne comprends pas ce qu'on me dit... Ça peut paraître malpoli, mais on n'a pas le choix, on n'a pas toujours envie de faire répéter tout le temps, à chaque fois, chaque jour..."

Baisser le masque. Ce geste aujourd'hui répréhensible auquel beaucoup se refusent, se révèle pourtant être la voie privilégiée pour une meilleure compréhension entre entendants et malentendants, dont le nombre est estimé à 300 000 dans le pays, selon la Fédération nationale des sourds de France. Mais certains ont vu là un moyen privilégié pour contester l'obligation du port du masque, dénonce Christophe. "Il est important de porter son masque pour protéger les autres", déclare-t-il, ajoutant que des recours ont été portés devant le Conseil d'État en Belgique, utilisant l'excuse des personnes sourdes et malentendantes pour demander la fin de l'obligation du port du masque. "Je n'ai pas envie que les problèmes de la communauté sourde soit une excuse pour les partisans du non-port du masque".

Pour remédier aux problèmes de compréhension et faciliter l'inclusion des sourds et malentendants dans cette société masquée, de nouveaux types de masques ont ainsi fait leur apparition.

Les masques transparents, peu disponibles et très chers

Ces masques transparents protègent du Covid-19 et facilitent la communication avec ceux dont les échanges s'appuient sur la lecture labiale. Certains ont même été homologués. Le premier d'entre eux, le "masque inclusif", a été créé par Anissa Mekrabech, une Française de 30 ans, elle-même atteinte de surdité. Au total, 20 000 de ces masques sont commandés chaque jour, et depuis, d'autres modèles ont été homologués, ou sont en passe de l'être, selon le gouvernement français.

Lundi 7 septembre, le ministre de l'Éducation, Jean-Michel Blanquer, a annoncé que près de 300 000 masques transparents allaient "être déployés" en France "pour en avoir au moins pour les élèves de plus de 11 ans en situation de handicap, et dans les cas en maternelle où ce serait nécessaire". Le ministre a toutefois précisé que ces protections n'avaient pas vocation à "être généralisées" pour le moment.

La veille, la secrétaire d'État chargée des personnes handicapées, Sophie Cluzel, avait indiqué au Journal du Dimanche que 100 000 de ces masques transparents seront à destination des enseignants de toutes classes maternelles et des agents d'accueil qui sont au contact des élèves sourds et malentendants.

Sophie Cluzel à l'Assemblée nationale, ou encore l'entraîneur de football américain Nic Saban au bord du terrain… Si ces masques transparents bénéficient d'une visibilité croissante, ils peinent toutefois à se démocratiser. "Les délais de livraisons sont de 4 semaines environ et pour certains masques, il y a une rupture de stock", déplore Vivien Laplane. "Ça se démocratise, mais il y a encore pas mal de freins pour certaines entreprises car certains masques sont lourds dans la durée", poursuit-il, évoquant également le "prix élevé" de ces protections. En France, en effet, les masques avec fenêtre transparente coûtent de 10,90 à 15 euros l'unité, contre 0,95 euros pour un masque chirurgical classique, et entre 2 et 3 euros pour un masque en tissu lavable (en grande surface).

Ôter le masque, écrire, apprendre les bases de la langue des signes...

À défaut de porter un masque transparent, comment favoriser les échanges et éviter toute situation humiliante et discriminante à l'égard d'une personne sourde ou malentendante ? En réponse aux nombreux témoignages trouvés sur les réseaux sociaux, certains utilisateurs concernés par ce handicap proposent quelques pistes à destination des entendants. Parmi elles, s'éloigner et retirer le masque quelques secondes pour parler, utiliser des applications de reconnaissance vocale automatique, montrer du doigt, écrire, ou encore apprendre les rudiments de la langue des signes. C'est notamment ce que suggère Emmanuelle, qui déplore sur Twitter la "violence inouïe" dont sont victimes les malentendants.

"Même si la plupart des sourds ne pratiquent pas la langue des signes, contrairement à ce que l'on pourrait croire, une base est déjà bien comme : 'bonjour ; pardon ; je n'ai pas compris'", propose quant à lui Vivien Laplane. Ce dernier, qui donne également des conférences pour sensibiliser sur le handicap, estime qu'il faudrait avoir à disposition "différents outils de communication, comme la langue des signes avec quelques bases, ou bien de quoi écrire", développe-t-il, évoquant également la question de la boucle magnétique. Ce dispositif permet aux personnes malentendantes appareillées d'entendre directement et distinctement dans leur appareil auditif le son émis par une sonorisation, ou le son d'un micro, sans les bruits ambiants.

Pour Christophe, alias Kuro, "c'est toujours un plus de s'initier à la langue des signes, mais il faut le faire de bonne volonté, et non pas pour se moquer", affirme-t-il, évoquant les moqueries dont ont fait l'objet les interprètes en langue des signes durant le confinement, en France. "On ne peut pas toujours éviter les situations discriminantes", poursuit-il, "à part continuer a faire un travail de sensibilisation, et en appeler à la loi quand c'est possible".

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