ANALYSE

Insécurité : Emmanuel Macron dans les pas de Nicolas Sarkozy

Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy, le 31 mars 2019, à la nécropole nationale des Glières, à Thones.
Emmanuel Macron et Nicolas Sarkozy, le 31 mars 2019, à la nécropole nationale des Glières, à Thones. AFP - LUDOVIC MARIN

"Ensauvagement", "impunité zéro", "bilan mensuel" : pour lutter contre l’insécurité, Emmanuel Macron et le gouvernement ont adopté une méthode qui rappelle les années Sarkozy, lors de son passage au ministère de l'Intérieur. Un choix politique qui soulève notamment des questions méthodologiques.

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Le nouveau ministre français de l’Intérieur a rapidement donné le ton. "Il faut stopper l’ensauvagement d’une partie de la société", déclarait Gérald Darmanin, dans une interview au Figaro, le 24 juillet, moins de trois semaines après sa nomination place Beauvau. Le remplaçant de Christophe Castaner annonçait clairement la direction du gouvernement pour les deux dernières années du quinquennat d’Emmanuel Macron : l’accent sera mis sur un thème cher à la droite, la lutte contre l’insécurité.

Ce que montre également le choix du terme "ensauvagement", que l’on retrouve habituellement dans les discours des représentants de l’extrême droite, c’est la ligne très "sarkozyste" désormais adoptée par le gouvernement. Issu des rangs de l’UMP, ancien coordinateur de campagne de Nicolas Sarkozy lors des primaires de la droite à l’automne 2016, Gérald Darmanin applique la méthode de son ancien patron, qui n’hésitait pas à user d’un vocabulaire provocateur.

En 2005, alors ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy affirmait vouloir "nettoyer au Kärcher" la cité des 4000 de La Courneuve. Il évoque quelques mois plus tard la "racaille" dont il promet de se débarrasser aux habitants d’Argenteuil.

Quinze ans plus tard et alors que l’insécurité redevient une priorité, Gérald Darmanin fait donc sienne la stratégie de la formule choc et assume. À noter que le Premier ministre et le chef de l’État n’ont jamais publiquement désavoué leur ministre. Seul le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a affiché ses divergences, regrettant que l’utilisation de cette expression "développe le sentiment d’insécurité".

"Accélération de la réponse judiciaire"

"Ce qui m’importe, ce sont les actes, pas les mots. Prévenir, arrêter, sanctionner, corriger et donc répondre à la réalité", a affirmé de son côté Emmanuel Macron, mardi 8 septembre, à des journalistes qui l’interrogeaient sur les critiques portés par le ministre de la Justice à l’encontre des propos tenus par son collègue de l’Intérieur.

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Le président évoque, lui, une "banalisation de la violence" et souhaite une accentuation des efforts avec, en particulier, une accélération de la réponse judiciaire pour éviter des lenteurs qui donneraient un sentiment d’impunité.

Au terme du séminaire gouvernemental consacré en partie à l’insécurité, mercredi 9 septembre, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a donc affirmé un objectif clair : "impunité zéro". "Parce qu'aujourd’hui se développe cette idée qu’il y aurait une impunité et que certains pourraient commettre des méfaits, de la délinquance, voire des délits ou des crimes et ne pas être sanctionnés effectivement", a-t-il ajouté.

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Pour contrôler les progrès effectués par les forces de l’ordre, le ministre de l’Intérieur entend dresser un bilan mensuel de leur action. Là encore, cette méthode avait été employée dès l’arrivée de Nicolas Sarkozy, en 2002, place Beauvau.

L’ancien chef de l’État avait ainsi fait de "la culture du résultat" l'un des piliers de sa politique sécuritaire, qui s'était traduite notamment par une prime récompensant les fonctionnaires les plus performants.

"Difficulté à quantifier et à mesurer cette violence dans son intensité"

Mais quantifier l'évolution de l’insécurité reste délicat. "Il y a des phénomènes qui sont en hausse et d'autres qui sont en baisse", développe Christophe Soullez, de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, interrogé sur France Inter.

Ainsi, selon le ministère de l'Intérieur, les homicides sont plutôt dans une "tendance à la baisse sur une longue période", avec cependant un rebond en 2019 (970 faits, +9 %). À l'inverse, les signalements de violences sexuelles "sont en hausse depuis 2012", mais aussi "dans un contexte de libération de la parole et d'amélioration de l'accueil des victimes".

En France, la délinquance est mesurée grâce aux faits enregistrés par les policiers et les gendarmes. Ces données brutes sont ensuite complétées par des enquêtes de "victimation", menées par l'Insee et intitulées "Cadre de vie et sécurité" (CVS), qui interrogent chaque année, depuis 2007, de 15 à 20 000 personnes sur les faits de délinquance et leur sentiment d’insécurité.

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Mais ces indicateurs souffrent de plusieurs biais, jugent les chercheurs. Les victimes, notamment de violences conjugales, ne portent pas systématiquement plainte. Et les analyses comme les enquêtes CVS ne sont pas assez qualitatives.

"On a une difficulté à quantifier et à mesurer cette violence dans son intensité car on ne dispose pas des bons outils pour savoir si on a affaire à des claques ou des coups ou si on a affaire véritablement à un passage à tabac en règle", regrette Christophe Soullez.

De plus, les bilans mensuels pourraient inciter les forces de l’ordre à "tricher" avec les chiffres en privilégiant les affaires les plus "rentables" statistiquement.

C’est ce qui s’était produit à l’époque de Nicolas Sarkozy. En 2013, l'Inspection générale de l'administration (IGA) avait en effet épinglé dans un rapport des "dérives" dans le contrôle de l'enregistrement des plaintes, avec "près de 130 000 faits" sortis des statistiques chaque année à partir de 2007.

Avec AFP

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