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Le film français "Mignonnes" otage des ultra-conservateurs américains

Photo extraite du film "Mignonnes", de Maimouna Doucouré, sorti en août 2020 en France.
Photo extraite du film "Mignonnes", de Maimouna Doucouré, sorti en août 2020 en France. AP
Texte par : Bahar MAKOOI
7 mn

Les ultra-conservateurs américains reprochent à la réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré de promouvoir la "pédopornographie" aux États-Unis avec son film "Mignonnes", diffusé sur Netflix. À deux mois de la présidentielle, ce long-métrage, qui dénonce l'hypersexualisation des jeunes filles, mobilise la droite américaine et les pro-Trump.

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La réalisatrice franco-sénégalaise Maïmouna Doucouré se retrouve malgré elle au cœur d’une vive polémique aux États-Unis. À 35 ans, la cinéaste qui a emporté le prix de la meilleure réalisation au festival de Sundance pour son premier long-métrage, "Mignonnes", fait l’objet de violentes attaques de l’extrême droite américaine depuis la sortie de son film sur Netflix le 9 septembre.

"Mignonnes", traduit dans sa version anglaise par "Cuties", raconte l’histoire d’Amy, une fillette parisienne de 11 ans, à l’aube de son adolescence. La jeune fille rêve d’intégrer un groupe de danse, formé par trois autres gamines de son quartier, dont les chorégraphies sont parfois suggestives, à l'instar de nombreuses stars de la pop actuelle.

Le film, qui dénonce l’hypersexualisation de la société à laquelle sont confrontées ces pré-adolescentes, est accusé outre-Atlantique de faire la promotion de la "pédopornographie".

Tenues moulantes et poses lascives

Projeté dans les cinémas français à la mi-août, "Mignonnes" n’a pas fait de telles vagues en France. C’est l’affiche de Netflix – sur laquelle Amy et ses copines sont photographiées en tenues moulantes et dans des poses lascives – qui a mis le feu aux poudres, fin août, au moment de la promotion aux États-Unis.

Un visuel bien différent de celui utilisé au même moment en France, où l'on voit les mêmes jeunes filles se promener dans la rue en lançant des confettis.

Accusé par des internautes de promouvoir la pédophilie, la plate-forme a rapidement fait profil bas. "Nous sommes profondément désolés pour le visuel inapproprié que nous avons utilisé pour Mignonne/Cuties", précise l’équipe de Netflix sur les réseaux sociaux. "Ce n'était ni bien, ni représentatif de ce film français récompensé au festival de Sundance. Nous avons modifié l'affiche et la description [de l'œuvre]".

Trop tard. La machine Twitter s’est déjà emballée. Trois semaines plus tard, plus de 200 000 tweets sont utilisés avec le mot-dièse #CancelNetflix (supprimer Netflix), ce qui en a fait même le premier "hashtag" mondial sur Twitter le 10 septembre.

Récupération politique en pleine campagne présidentielle

Très vite, les conservateurs américains se sont emparés du débat. Des personnalités politiques, membres du Parti républicain dont certains sont candidats au Congrès, dénigrent le film français. "La pornographie juvénile est illégale en Amérique", tweete ainsi DeAnna Lorraine, qui fut candidate républicaine en Californie pour un siège à la Chambre des représentants.

"L'hypersexualisation de filles (et de garçons) est écœurante", peut-on lire sur le fil d’Omar Navarro, autre politicien républicain. "C'est répréhensible sur le plan moral et éthique. Les pédophiles, les violeurs d'enfants et les pervers se régaleraient avec #Cuties".

L’affaire remonte jusqu’au très conservateur Ted Cruz, sénateur du Texas qui aime se comparer à Ronald Reagan. Lui, qui admet ne pas avoir vu le film, appelle à poursuivre Netflix et Maïmouna Doucouré, en vertu des lois de protection des mineurs aux États-Unis.

Pourtant, "Mignonnes" ne comporte aucune scène de sexe et aucune des jeunes filles n'y apparaît nue. "Regardez le film et vous comprendrez que nous menons le même combat", a réagi le 15 septembre la réalisatrice Maïmouna Doucouré lors d'une table ronde virtuelle organisée par UniFrance, un organisme chargé de la promotion et de l'exportation du cinéma français dans le monde.

La réalisatrice a toujours présenté son film comme un "cri d’alarme" contre l’hypersexualisation de jeunes femmes encouragées par les "like" récoltés sur les réseaux sociaux et la pression à laquelle font face les jeunes générations. "Susciter le débat", explique Maïmouna Doucouré, "est nécessaire pour essayer de trouver des solutions".

Consciente de l’impact de son film, dans lequel les très jeunes actrices miment des scènes de danse sexuelles, la cinéaste a pris soin de protéger ses actrices avec l'aide d'une psychologue "tout au long du tournage pour les accompagner". "Nous avons aussi beaucoup échangé sur l’aspect psychologique pour qu’elles comprennent bien le message du film", indique-t-elle dans le dossier de présentation de "Mignonnes".

Netflix enregistre un record de désabonnements

Tout aussi consterné que l’équipe du film, l'ARP, structure qui représente les auteurs, réalisateurs et producteurs hexagonaux a appelé à soutenir Maïmouna Doucouré. L'appel au boycott de "Mignonnes" aux États-Unis est "une grave attaque contre la liberté de création", a jugé l’organisme.

À moins de deux mois de la présidentielle américaine, le film français se trouve pris en otage d’une guerre politique. Netflix est dans le collimateur des conservateurs américains, depuis que la plate-forme a décidé de diffuser des documentaires produits par le couple Obama.

Cette polémique représentait l’occasion rêvée de s’attaquer au géant du Web tout en confortant l’électorat pro-Trump très perméable aux thèses complotistes, notamment celle de QAnon. Cette théorie, dont aucun élément n'a jamais été démontré, voudrait notamment que des personnalités, de gauche pour la plupart, aient organisé un vaste réseau pédophile, que Donald Trump aurait pour mission de démanteler. Le couple Obama en ferait évidemment partie et les accusations de promotion de la pédopornographie à l’encontre de Netflix viennent ainsi conforter les adeptes de cette mouvance.

Reste que depuis la fin août, Netflix en a pris pour son grade. Les appels au boycott des détracteurs de "Mignonnes" ont été entendus. Selon le cabinet YipitData, les désabonnements ont augmenté après la mise en ligne du film jusqu’à atteindre, le 12 septembre, huit fois la moyenne quotidienne enregistrée en août.

Avec AFP

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