Charlie Hebdo : une rédaction sous menace permanente

Manifestation, le 13 septembre 2020, à Istanbul, contre la republication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet.
Manifestation, le 13 septembre 2020, à Istanbul, contre la republication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet. Ozan KOSE AFP/Archives

Mercredi, une centaine de médias, dont France 24, ont signé une tribune appelant à se mobiliser en faveur de la liberté d'expression, en soutien à Charlie Hebdo. L’hebdomadaire fait l'objet de nouvelles menaces depuis la republication des caricatures de Mahomet. Une prise de risque assumée mais importante pour les contributeurs du journal, qui vivent toujours sous protection rapprochée, cinq ans après avoir été la cible d'un attentat.   

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Vivre sous la menace, sous protection permanente, sans liberté de mouvement ni d’improvisation : c’est le quotidien des journalistes et contributeurs de Charlie Hebdo. Alors que le procès des attentats de janvier 2015 se déroule actuellement devant la cour d’assises spéciale de Paris, la rédaction du journal satirique est toujours une cible. 

Les dernières menaces en date remontent à début septembre, lorsque le journal satirique publiait un numéro spécial titré "Tout ça pour ça", accompagné de caricatures de Mahomet, déjà publiées en 2006. La "sanction" a été immédiate. "Nous avons reçu toutes sortes d'horreurs, notamment des menaces de la part d'Al-Qaïda et des appels à finir le travail des frères Kouachi", a déclaré au Point le 21 septembre, Marika Bret, la directrice des ressources humaines de l'hebdomadaire.  

Alors le directeur du journal tire la sonnette d’alarme. Dans une tribune publiée mercredi 23 septembre et soutenue par une centaine de médias, Riss lance un appel pour défendre la liberté d’expression alors que ces "menaces constituent une véritable provocation en plein procès des attentats de janvier 2015", écrit-il. "Des menaces qui vont bien au-delà de Charlie puisqu'elles visent aussi tous les médias et même le Président de la République", déplore Riss. 

"Un fétu de paille dans une tempête sans fin"

Depuis les attentats de janvier 2015 qui ont décimé la rédaction, Charlie Hebdo - qui célèbre cette année ses 50 ans - a repris le travail, tirant 60 000 exemplaires par semaine grâce à l’aide d’anciens et de nouveaux collaborateurs. Mais la page tragique de 2015 est loin d’être tournée. Dans son édito du 31 décembre 2019, le rédacteur en chef du journal, Riss, faisait déjà la liste de ce que la rédaction continue d’endurer. 

"Ce journal nous en a fait voir de toutes les couleurs : interdiction, procès, agression, incendie (en novembre 2011, NDLR), fatwas, attentat, menaces de mort. On aimerait être sûr que la liste s’arrête là et qu’on ne vivra pas encore des événements aussi imprévisibles que cruels. Mais la vie d’un journal libre est peut-être inévitablement celle-là, ballotté qu’il est en tous sens comme un fétu de paille dans une tempête sans fin", écrivait-il. 

Pris dans cette "tempête", les survivants vivent cachés, sous protection rapprochée. Lors de son témoignage au procès, le 9 septembre 2020, Riss a fait part des difficultés qu’il devait surmonter au quotidien, se disant "assigné à résidence". Il n’a pas le droit d’inviter des amis, ne peut sortir sans demander l’autorisation aux policiers, et a même dû renoncer, avec sa femme, à un projet d’adoption d’enfant. Trop risqué selon les services de protection de l’enfance. 

"Bunker" et "panic room"

Quant à la rédaction, elle continue de fonctionner, mais sous "cloche". Dans son entretien au Point, Marika Bret a détaillé les mesures de sécurité drastiques mises en place, évoquant des "conditions hallucinantes en plein Paris". "L'adresse de nos locaux est secrète, il y a des sas de sécurité partout, des portes et des vitres blindées, des agents de sécurité armés, on ne peut faire venir personne ou presque. Il faut compter sur la vigilance constante de chacun et se faire violence pour ne pas céder à la peur", détaille-t-elle. 

Lors de son témoignage au procès, le 9 septembre, le journaliste Fabrice Nicolino, rescapé de la tuerie, a également brossé le parcours sécuritaire des salariés pour rentrer dans les locaux, comparés par ceux qui les fréquentent à un "bunker", un "blockhaus", "un sas hermétique".  "Quand on arrive à Charlie Hebdo, il y a une première porte mécanique à franchir. Elle conduit sur un sas qui débouche sur une deuxième porte”, décrit-il. Six portes au total à passer, dont une "très, très épaisse. C’est bourré de flics surarmés. Et une fois la sixième porte franchie, “on peut s’asseoir à la table et commencer à rigoler ”. Une "panic room" a également été aménagée dans laquelle il faut se précipiter si on entend des bruits suspects ”.

Menaces permanentes 

Des précautions loin d’être superflues. Marika Bret a dû être exfiltrée de son domicile en raison de menaces jugées sérieuses. "Je vis sous protection policière depuis bientôt cinq ans. Lundi 14 septembre, mes officiers de sécurité ont reçu des menaces précises et circonstanciées. J'ai eu dix minutes pour faire mes affaires et quitter mon domicile. Dix minutes pour abandonner une partie de son existence, c'est un peu court, et c'est très violent", a-t-elle témoigné. 

Zineb el Rhazoui, ancienne journaliste à Charlie Hebdo, est elle aussi la cible permanente de menaces de mort qui lui ont valu, un temps, d’être "la femme la plus protégée de France". Si elle a quitté Charlie Hebdo en 2017, elle reste une infatigable critique de l’islam intégriste et du voile, et la moindre de ses sorties est perçue comme une déclaration de guerre. En décembre 2018, elle a porté plainte après avoir été victime d'un "déferlement de haine sur les réseaux sociaux" à la suite d’une interview sur Cnews.  En plateau, elle avait déclaré : "Il faut que l’islam se soumette à la critique ! Qu’il se soumette à l’humour ! Qu’il se soumette aux lois de la république ! Qu’il se soumette au droit français !"  

Réaction immédiate et torrent de boue sur Twitter. "Il lui faudrait une balle entre les deux yeux", "Tariq Ramadan la violerait par tous les trous", "Pute à juifs" Des messages haineux par centaines qui prouvent, selon elle, qu’elle mène un juste combat. Lors du procès, cette dernière a dénoncé le "coupable qui continue de courir" et s’en est pris à la "conspiration du silence". 

C’est justement pour éviter d’être assignés au silence, que des centaines de médias interpellent dans une tribune les acteurs de la vie civile et sociale. "Citoyens, élus locaux, responsables politiques, journalistes, militants de tous les partis et de toutes les associations, plus que jamais dans cette époque incertaine, nous devons réunir nos forces pour chasser la peur et faire triompher notre amour indestructible de la Liberté". 

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