"Courir, c'était aussi militer": 50 ans d'évolution folle de la course populaire

Paris (AFP) –

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"Nous étions des précurseurs". Jean-Claude Moulin, pionnier de la course à pied en France, témoigne pour l'AFP de l'évolution express de son sport, passé en 50 ans de la préhistoire, avec l'exclusion des femmes, à l'ère des chronos fous et des chaussures magiques.

Loin du marathon de Londres où les plus grands champions s'affrontent dimanche, au début des années 1970, la course se pratique sur piste, ou alors sur la route à l'occasion de quelques "corridas" réservées aux athlètes licenciés et, surtout, aux hommes.

En 1973, Jean-Claude Moulin lance la mythique course populaire de 23 km Marvejols-Mende, célèbre pour sa difficulté et ses fêtes endiablées, et annulée pour la première fois en 2020 en raison de la pandémie de nouveau coronavirus. Mais surtout, la compétition lozéroise est alors la seule ouverte à tous et à toutes!

"J'étais sur la lancée de Mai 1968, cela répondait à un besoin de liberté. Dans le monde de la course à pied, il le fallait aussi, continuer l'appel d'air de 68, explique à l'AFP d'un accent rocailleux M. Moulin (69 ans). Puisqu'ils interdisent on va le faire. C'était complètement archaïque, nous étions des précurseurs."

"Les femmes devaient se cacher à l'époque. Ma compagne par exemple avait pris le départ du marathon de Troyes en 1976 ou 1977. A l'arrivée les gens de la fédération lui avaient arraché le dossard pour la déclasser, sinon le marathon entier n'était pas considéré comme valable."

Plus largement, les coureurs sont alors regardés de travers, "moqués".

"+Qu'est-ce que c'est que ça? Un coureur? Ils n'ont rien d'autre à faire?+, se souvient M. Moulin. L'aspect santé n'était pas encore compris et développé."

- 'On danse toute la nuit' -

Dans les années 1970 et 1980, les pionniers de la course populaire développent "l'esprit Spiridon", du nom de Spiridon Louis, premier champion olympique de marathon en 1896, et du magazine à la couverture rouge-orangée créé par le Suisse Noël Tamini qui mêle compétition, poésie et refrains libertaires, comme relaté dans le film documentaire "Free to run".

Bien loin de ces considérations, les professionnels atteignent aujourd'hui des vitesses inimaginables il y a quelques années. Le Kényan Eliud Kipchoge, favori à Londres dimanche, a parcouru un marathon (non officiel) en moins de deux heures à Vienne en octobre 2019, à plus de 21 km/h, à grand renfort de technologie, notamment dans ses chaussures.

Ces deux mondes a priori étrangers ne sont pas forcément irréconciliables, selon M. Moulin.

"Nous avons eu chez nous les grands champions. C'était mon objectif, de permettre aux gars comme moi de les côtoyer pendant et après la course. Le Kényan Dennis Kimetto est venu un an avant de battre son record du monde (2 h 02 min 57 sec sur marathon à Berlin en septembre 2014). Il avait terminé 25e, notre parcours avec des grosses cotes ne lui allait pas du tout."

Et le soir, bloqués par un aéroport trop lointain (Lyon est à 3h de route), les champions d'Afrique de l'Est se laissent entraîner...

"Ils sont un peu surpris, car on a gardé l'orchestre, on danse toute la nuit. Pendant le repas, les gens montent sur l'estrade et chantent, y compris les Kényans. Sur le coup de minuit il y a les tours de ville à poil (rires). Les Kényans ne participent pas, mais ils viennent sur le bord et ils rigolent."

- 'Courir, c'était aussi militer' -

Dans les années 1990, la course à pied sort de la confidentialité et s'ouvre aux masses qui déferlent sur les plus grandes avenues du monde, dans l'espoir de finir les mythiques 42,195 km de marathons encadrés par des marques et organisés par des entreprises qui cherchent naturellement le profit. Que reste-t-il alors de l'esprit pionnier?

"L'état d'esprit a changé. A l'époque, courir, c'était aussi militer. Maintenant, on court pour la santé, mais au moins on garde le plaisir de se retrouver, de discuter".

"On passe pour des vieux cons (rires), plaisante M. Moulin. On est nostalgiques de notre jeunesse, comme tout le monde. Mais la course ne pouvait pas rester en l'état! Le tout, c'est qu'elle continue sous une autre forme, plus importante, peut-être moins festive. Mais que les gens courent, c'est l'essentiel."