Reportage

Explosions à Beyrouth : les familles refusent que les victimes "soient tuées une seconde fois"

Des familles et des proches de victimes des explosions du 4 août lâchent des ballons blancs sur lesquels sont inscrits les noms des défunts, le 4 octobre, face au port de Beyrouth.
Des familles et des proches de victimes des explosions du 4 août lâchent des ballons blancs sur lesquels sont inscrits les noms des défunts, le 4 octobre, face au port de Beyrouth. © Mehdi Chebil, France 24

Tristesse et colère. Deux mois après les explosions à Beyrouth, les familles et les proches des victimes se sont réunis dimanche face au port sinistré, pour rendre hommage aux défunts et demander des comptes aux autorités alors que l’enquête censée désigner les responsables du drame est toujours en cours. 

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Deux mois jour pour jour après la double explosion qui a fait près de 200 morts à Beyrouth, quelques centaines de personnes se sont rassemblées, dimanche 4 octobre, face au port de la capitale libanaise pour rendre hommage aux victimes et demander que justice soit faite.

À deux pas de l'épicentre de la tragédie qui a secoué le Liban, deux groupes distincts se sont retrouvés près de la statue de l'Émigré libanais, qui fait face à la mer et au port sinistré, à quelques mètres de l'avenue Charles Hélou qui relie le centre-ville de Beyrouth à sa banlieue est. 

Le premier était composé des familles et des proches de certaines victimes venus demander des comptes aux autorités pour la perte d'un père, d'un frère ou d'un époux. Brandissant des portraits des défunts et des pancartes réclamant justice, ils ont crié leur colère en promettant une escalade de leurs actions s'ils n'étaient pas entendus. 

Leur porte-parole Brahim Hotaï, qui a perdu son frère le 4 août près du port, a interpellé devant les journalistes présents sur place les "trois présidents", à savoir le chef de l'État, Michel Aoun, le président du Parlement, Nabih Berri et le Premier ministre démissionnaire, Hassan Diab, en leur demandant de faire un point en direct à la télévision sur l'enquête. "Vous avez trente minutes pour que l'un de vous appelle les médias et nous disent où en est cette enquête, faute de quoi nous bloquerons l'avenue située derrière nous", a-t-il lancé dans un cri mêlant tristesse et colère.

Brahim Hotaï interpellant les principaux dirigeants libanais au sujet de l'enquête sur les explosions du 4 août.
Brahim Hotaï interpellant les principaux dirigeants libanais au sujet de l'enquête sur les explosions du 4 août. © Mehdi Chebil, France 24

L'enquête locale, menée par le juge d'instruction et procureur général près la Cour de justice, Fadi Sawan, est toujours en cours, alors que les autorités avaient promis des résultats rapides. Jusqu'ici 25 mandats d'arrêt, notamment contre des employés et responsables du port, ont été lancé, mais aucune information sur l'avancée de l'enquête, observée avec scepticisme par la population, n'a filtré dans les médias.

Le mois dernier, la directrice régionale d'Amnesty International pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, Lynn Maalouf, avait déploré que "chaque mesure prise par les personnes haut placées au Liban montre clairement que les autorités n'ont aucune intention d'assumer leurs responsabilités concernant une enquête efficace, transparente et impartiale".

"Nous voulons savoir qui a tué nos frères et nos fils"

Ne se faisant aucune illusion sur l'issue de leur "ultimatum" lancé "aux trois présidents", Brahim et ses camarades sont passés à l'acte et ont bloqué symboliquement la route aux pendant quelques minutes, le temps de diffuser l'hymne national libanais, sous l'œil parfois bienveillant des automobilistes et de plusieurs membres des forces de sécurité intérieure, la gendarmerie locale, déployée pour l'occasion.

"Nous sommes pacifiques, mais nous irons jusqu'à l'escalade si nous ne sommes pas écoutés, nous voulons savoir qui a tué nos frères et nos fils, et nous voulons que nos martyrs soient traités comme les martyrs de l'armée, afin que, comme dans le cas des militaires, leurs salaires continuent à être versés chaque mois à leurs familles, même si rien ne remboursera pas le sang qui a coulé", confie Brahim Hotaï à France 24, les yeux embués.

Et de préciser : "Nous sommes 200 familles de victimes et 6 500 familles de blessés, et donc si chacun d'entre nous décide de bloquer une route, nous pourrons paralyser le pays, car nous refusons qu'ils tuent nos martyrs une seconde fois en enterrant l'enquête".

Deux mois après la double explosion, il confie que l'ampleur de sa peine et de sa tristesse est incommensurable. "Et encore, moi je suis un homme âgé de 60 ans, je peux supporter la douleur, mais je pense aux enfants qui sont privés à jamais d'embrasser l'un de leurs parents, et aux épouses qui ne pourront plus reposer leur tête sur les épaules de leur mari".

Près de lui, Rima Zahed, sœur d'Amine Zahed, une victime de l'explosion âgée de 43 ans, hoche de la tête en fulminant de sa voix grave contre les autorités. "Nos pères, nos frères et nos fils sont en train de mourir les uns après les autres dans ce pays à cause de la corruption et de l'inertie de la classe politique, tonne-t-elle en agrippant la photo de son frère collé contre son cœur. Il faut que le monde entier sache, et surtout la France et le président Macron qui sont debout avec notre peuple, que notre État est corrompu, et qu'il y aura tous les jours des explosions comme celle du 4 août, tant que ces politiciens resteront en place."

Rima Zahed, photographiée aux cotés de deux membres de sa famille, tient un portrait de son frère Amine, décédé le 4 août dans le port de Beyrouth.
Rima Zahed, photographiée aux cotés de deux membres de sa famille, tient un portrait de son frère Amine, décédé le 4 août dans le port de Beyrouth. © Marc Daou, France 24

Les larmes montent aux yeux de Rima lorsqu'elle évoque ce frère qui travaillait au port de Beyrouth depuis une vingtaine d'années, et dont le portrait est affiché sur la lunette arrière de la voiture familiale. "Amine est un martyr, il était un être honorable et adorable, tous ses collègues l'aimaient, murmure-t-elle, avant de hausser brusquement le ton. Ceux qui l'ont tué doivent rendre des comptes, tous ceux qui ont commis ce grand crime contre Beyrouth doivent payer."

"J'ai l'impression de vivre dans un tombeau"

Le regard pointé vers le cratère où était situé le hangar numéro 12 – qui abritait les 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium qui, selon les autorités, sont à l'origine du drame –, Samia est venue plaider la cause de son défunt mari, Mohamed.

Toute de noir vêtue et écharpe blanche autour du cou, Samia affiche un visage marqué par une profonde tristesse. Elle accuse le coup et s'effondre en caressant la photo grand format de son mari qu'elle tient contre elle. "Nous vivions en harmonie et dans le bonheur total avec nos deux filles jumelles de 9 ans, confie-t-elle. Deux mois après le drame, je n'arrive toujours pas à croire qu'il est mort, mes filles non plus, elles ne rêvent que d'une chose le revoir encore une fois, alors qu'à leur âge, les enfants rêvent de beaux jouets. Nos vies et nos rêves ont été brisés, nous vivions tous ensemble dans une maison que l'on considérait comme un palais imaginaire, aujourd'hui j'ai l'impression de vivre dans un tombeau."

Samia Eido Doughan tient une photo de son mari tué dans le 4 août dans le port de Beyrouth.
Samia Eido Doughan tient une photo de son mari tué dans le 4 août dans le port de Beyrouth. © Mehdi Chebil

Interrogée sur ses attentes par rapport à l'enquête, Samia réajuste son masque de protection et se lance dans une diatribe contre le pouvoir. "Il ne faut pas que l'on nous cache quoi que que ce soit, il faut que la vérité éclate. Parce qu'ils m'ont volé mon mari. Mes filles seront privées du mot 'papa' toute leur vie. Je veux savoir qui a commis ce crime contre l'humanité. Je veux qu'il soit jugé, condamné et pendu. Peu importe s'il est haut placé."

"C'est la colère qui m'a fait venir aujourd'hui"

Plus loin, aux pieds de la statue en bronze de l'Émigré libanais, offerte au pays du Cèdre par le Club libanais de Mexico en mémoire des premiers immigrants arrivés au Mexique au cours du XIXe siècle, un autre groupe de proches et de familles de victimes s'est réuni pour commémorer l'explosion du 4 août.

Un hommage sobre et émouvant dont le point d'orgue fût un lâcher de ballons blancs, sur lesquels étaient inscrits les noms des victimes, à 18h07, soit l'heure précise de l'explosion cataclysmique qui a défiguré plusieurs quartiers de Beyrouth. Il y avait aussi quelques ballons verts sans inscription en mémoire des neuf personnes toujours portées disparues depuis les explosions, et dont les restes n'ont pas encore été retrouvés.

Un moment de communion entre les familles accompagné de prières musulmanes et chrétiennes diffusées par une sono montée sur un van aux couleurs du drapeau libanais, ainsi que des chansons locales, dont "Li Beirut" (pour Beyrouth), interprétée par la diva nationale Fairouz.

Melvine Kassab tient des ballons sur lesquels elle a écrit le nom de sa mère, Magida Kassab, qui a été tuée lors de l'explosion du port de Beyrouth. Environ 200 proches des victimes ont lâché des ballons à 18h07 le 4 octobre pour marquer le moment exact où l'explosion avait eu lieu deux mois plus tôt.
Melvine Kassab tient des ballons sur lesquels elle a écrit le nom de sa mère, Magida Kassab, qui a été tuée lors de l'explosion du port de Beyrouth. Environ 200 proches des victimes ont lâché des ballons à 18h07 le 4 octobre pour marquer le moment exact où l'explosion avait eu lieu deux mois plus tôt. © Mehdi Chebil, France 24

"C'est la colère qui m'a fait venir aujourd'hui. C'est en fait la première fois que je participe à un rassemblement commémorant l'explosion", souligne Melvine, qui a écrit le nom de sa mère, Magida, avec un crayon noir sur un ballon. Sa mère a été touchée par des débris le 4 août alors qu'elle rendait visite à sa grand-mère malade à l'hôpital. Sa grand-mère alitée est toujours en vie, mais Magida n'a pas survécu à ses blessures.

En plus d'un deuil douloureux, la jeune femme explique que sa famille a dû quitter son logement qui a été endommagé par l'explosion. Le magasin de son père a également été détruit le 4 août, menaçant directement les revenus de la famille alors que le pays du Cèdre fait face à une crise économique aiguë, doublée d'une crise sanitaire liée au Covid-19. Mais aux yeux de Melvine, le plus important reste la nécessité qu'une véritable enquête puisse être menée afin de permettre de trouver et de punir les coupables.

Une soif de justice et de vérité, à laquelle les autorités n'ont pas répondu pour le moment.

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