Les antimasques, qui se cache derrière ce mouvement disparate ?

"Non à la dictature sanitaire", clament les manifestants réunis à Paris le 29 août, place de la Nation, pour dénoncer l'obligation du port du masque.
"Non à la dictature sanitaire", clament les manifestants réunis à Paris le 29 août, place de la Nation, pour dénoncer l'obligation du port du masque. © AFP

Pour beaucoup, le masque protège du Covid-19, mais pour d'autres, il constitue surtout une "muselière" visant à asservir la population. Les antimasques, comme on les appelle, se mobilisent sur les réseaux sociaux pour défier ce qu'ils considèrent comme une "dictature sanitaire". France 24 a intégré plusieurs groupes  Facebook pour décrypter cette mouvance encore minoritaire.   

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Il y a ceux qui dégainent leur masque dès qu'ils mettent le pied dehors, ceux qui l'oublient de temps en temps au fond de leur sac ou de leur poche … Et puis, il y a les "anti". Manuella*, interrogée par France 24 via un groupe Facebook d'antimasques, est de ceux-là. Depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19, l'artiste de 57 ans installée dans les Cévennes n'a jamais acheté le moindre masque. "Impensable !", tranche-t-elle. Dans les commerces, pharmacies ou banques, elle concède "se plier aux règles dans le pire des cas" en se cachant le bas du visage avec un bandana. "Mais dans la rue, hors de question !"

Fiona*, elle, assure ne jamais déroger à son principe : dans un post publié le 29 septembre, elle affirme s'être fait licencier pour avoir refusé de porter un masque. Solène, elle, ne le porte jamais plus d'une heure. Même à son travail. "Je le mets uniquement avec mes patients", explique à France 24 la Francilienne de 30 ans. Infirmière dans un centre de soins, elle s'est attiré les foudres de ses collègues, sans pour autant céder. "C'était soit ça, soit je finis avec une migraine, obligée de rentrer chez moi et de leur refiler mes patients". Depuis, le sujet est clos, même si elle est consciente d'avoir créé une distance avec ses confrères.

"À part mon conjoint et mon frère qui partagent mon point de vue, je me sens complètement seule", confie celle qui a rejoint un groupe Facebook, qui recense plus de 6 000 membres. Selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting sur le sujet, datant du 31 août, seuls 9 % des Français se disent "tout à fait opposés" au port du masque, et 15 % "plutôt opposés". À l'inverse, 75 % y sont "tout à fait" ou "plutôt favorables".

>> À voir aussi sur France 24 : Anti-masques : choix individuel ou politique d'État

"La mobilisation en ligne n'a pas gagné l'espace public"

Minoritaires dans le paysage français, les antimasques sont aussi peu visibles dans les rues. Le 29 août dernier, ils étaient quelques centaines à défiler dans Paris aux cris de "Liberté ! Liberté !". On est loin des 20 000 manifestants mobilisés dans les rues de Berlin le 1er août dernier et des quelques milliers qui ont formé une chaîne humaine à la frontière germano-suisse le 3 octobre.

"La mobilisation en ligne n'a pas encore vraiment gagné l'espace public, décrypte pour France 24 Antoine Bristielle, auteur du rapport "Bas les masques" pour la Fondation Jean Jaurès. Mais cela pourrait évoluer avec le temps comme ce fut le cas avec les Gilets jaunes".

Le chercheur, qui a sondé 1 000 antimasques dans le cadre de son étude, décrit une mouvance bien spécifique : plus de femmes et plus de quinquagénaires que chez les Gilets jaunes, ils ont aussi la particularité de regrouper des catégories socio-professionnelles plus éduquées. "Ils sont marqués par un tropisme de droite, contrairement aux Gilets jaunes, plus ancrés à gauche", précise cet agrégé en sciences économiques et sociales. "Ils revendiquent plus de liberté, contrairement aux seconds, plus soucieux d'égalité", poursuit-il. 

Défiance envers les institutions

Un aspect les réunit cependant : ils sont très prolixes sur les réseaux sociaux. Les antimasques s'y retrouvent pour se construire un argumentaire : "Le virus passe malgré le masque", "ça nous empêche de nous oxygéner correctement" mais aussi "d'acquérir une immunité", comme l'avance Manuella. Ces arguments sont régulièrement appuyés par des vidéos de figures médiatiques telles que le Gilet jaune Maxime Nicolle, qui clame que "si de la fumée de cigarette passe à travers le masque, c'est bien la preuve qu'il en est de même pour le virus". Parfois, ce sont de pseudo-experts scientifiques qui se mettent en scène en vidéo pour dénoncer la "dangerosité du masque".

Ce raisonnement traduit une forte défiance des institutions et de la parole politique, estime Antoine Bristielle. "Les groupes Facebook fonctionnent comme des espaces clos, où les arguments adverses n'ont plus place et n'ont plus prise", analyse-t-il. "En revanche, ils accueillent avec bienveillance tout ce qui va dans leur sens, y compris les théories complotistes", ajoute-t-il. Selon l'étude, 63 % des personnes interrogées croient à plus de la moitié des thèses complotistes qui leur sont présentées. Parmi lesquelles celle du virus crée de toute pièce par la Chine pour mener une troisième guerre mondiale bactériologique contre le reste du monde. Sur ce point, Solène dit aujourd'hui "se questionner".  

En cause : la communication hésitante du gouvernement

En mettant en doute l'existence du virus, il est aussi question sur ces groupes de dénoncer les enjeux politiques derrière. Par exemple, Manuella estime que le masque taxé avec la TVA est devenu "une usine à fric". Sur ce point, le chercheur reconnaît que "la communication hésitante du gouvernement [sur le masque, passé d'accessoire inutile à un dispositif obligatoire] n'a fait que renforcer la conviction des antimasques".

Les mesures gouvernementales ont "pris trop d'ampleur dans le quotidien des Français" et deviennent presque "illogiques", estime pour sa part Solène. Elle voit l'obligation du port du masque comme une "muselière" destinée à contrôler la population et réduire les libertés individuelles. "De quel droit on laisse les personnes âgées mourir de solitude ? De quel droit on interdit les réunions familiales ?", s'insurge-t-elle, faisant référence aux spots publicitaires gouvernementaux "qui font culpabiliser les petits-enfants d'aller voir leurs aînés".   

Beaucoup appellent à la résistance face "à cette dictature sanitaire" pour ne pas devenir "des moutons". Et régulièrement, les commentaires dérapent ou virent aux insultes, comme souvent sur les réseaux sociaux.

Quel avenir pour les antimasques ? Alors que ces groupes peinent à s'organiser - deux meetings en Normandie et à Lyon en octobre -, ils s'agrègent à d'autres mouvements de colère contre les mesures gouvernementales, comme ceux des restaurateurs ou des propriétaires de bars. Une façon pour eux d'attirer de nouveaux membres dans leur rangs.

Toutefois, pour la majorité des Français, la sécurité sanitaire reste une priorité, selon un sondage Ifop daté d'août. "Mais si la crise continue, prévient Antoine Bristielle, elle pourrait céder sa place à un besoin de liberté".

* Les prénoms ont été modifiés

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