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TÉMOIGNAGES

"Je n’oublierai jamais" : les soignants redoutent la deuxième vague de Covid-19 en France

Un soignant se prépare à entrer dans la chambre d'un patient atteint du Covid-19 dans l'unité de soins intensifs d'une clinique de Marseille, le 21 septembre 2020.
Un soignant se prépare à entrer dans la chambre d'un patient atteint du Covid-19 dans l'unité de soins intensifs d'une clinique de Marseille, le 21 septembre 2020. © Reuters
Texte par : Bahar MAKOOI
9 mn

Affecté par la première vague de Covid-19, le personnel soignant mobilisé au printemps dans des services de réanimation appréhende l'arrivée d'un nouveau pic épidémique, même si la maladie est désormais mieux prise en charge.

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Ça ne va pas tarder. Dans les hôpitaux parisiens, le mot est sur toutes les lèvres. Depuis une dizaine de jours, le nombre de patients atteints du Covid-19 ne cesse de croître dans les services de réanimation. Le taux d'occupation des lits dépasse désormais les 40 %, avec des prévisions à 50 %, a prévenu jeudi 8 octobre le directeur général de l'Agence régionale de santé francilienne, Aurélien Rousseau.

Les autorités sanitaires ont déclenché jeudi le plan blanc renforcé en région parisienne, synonyme de déprogrammation d'activités, de réaffectation des effectifs en interne, voire de rappel de personnels en congés si besoin. Une décision lourde qui veut dire qu'on va prendre une marée très forte et qu'il faut mettre toutes les forces dans la bataille, a alerté Aurélien Rousseau.

Pour certains soignants, en particulier les infirmiers, la boule au ventre est de retour. Ils ont encore en mémoire la panique du mois de mars, au pic de la crise de Covid-19 dans les hôpitaux publics français. "On sera là. On est soignants. On ne se pose pas de question, on y va, point barre", répond Isabelle*, infirmière de nuit à l’hôpital de Melun, interrogée par France 24. Volontaire et déterminée, la soignante n’en reste pas moins amère.

"Comment un pays comme le nôtre a-t-il pu se retrouver en manque de matériel ? Je n’oublierai jamais : les masques chirurgicaux portés 12 heures d’affilée, le sac poubelle en guise de blouse faute de tenues en quantité suffisante, les risques pris pour ma famille. J’ai été symptomatique, mais j’ai dû venir travailler quand même", se rappelle Isabelle.

"À 20 ans, on ne devrait pas vivre cela"

L’infirmière, qui a été une des premières à recevoir des patients gravement infectés par le nouveau coronavirus dans son hôpital, a travaillé plus de 50 heures par semaine, six jours sur sept. "Ce n’est pas un sacrifice de temps mais de personne", déplore-t-elle.

La soignante dit aller bien, mais elle s'inquiète pour certains collègues "traumatisés". "Plus d’une nuit, nous avons travaillé la peur au ventre parce qu’il n’y avait plus de place en réanimation. Nous avons dû faire des choix dès qu’une place se libérait… Beaucoup de patients sont morts aux étages [en dehors du service de réanimation, NDLR]. Placer les personnes décédées dans des sacs plastiques et les voir partir en chambre mortuaire sans même une toilette, c’était très violent."

À ses côtés, des élèves infirmières avaient été appelées en renfort. L’une des étudiantes qu’elle a accompagnées, bouleversée, a abandonné sa formation depuis. "Nous n’avons même pas eu le temps de les former. Elles ont été envoyées au turbin. À 20 ans, on ne devrait pas vivre cela. Il y en a beaucoup qui ne s’en remettront jamais. Comment l’État a-t-il pu laisser faire cela ?", regrette Isabelle.

"L’hôpital est sous respirateur"

L’appel aux étudiants infirmiers durant la première vague a été critiqué par plusieurs syndicats du secteur de la santé. Christophe Prudhomme, porte-parole des médecins urgentistes et délégué national de la CGT, dénonce le recours à "une main-d’oeuvre bon marché à qui on a demandé de mettre de côté les études".

"L’hôpital est sous respirateur. On a fermé 100 000 lits en 20 ans. De plan d’économies en plan d’économies, on fonctionne en flux tendu, ce qui épuise le personnel", explique-t-il à France 24. Pour pallier le manque de ressources humaines, la CGT demande un plan de formation et de recrutement à hauteur de 100 000 emplois dans les hôpitaux.

Là où en mars, la solidarité chez le personnel médical s'est déployée au-delà des structures existantes pour accueillir un maximum de patients infectés par le Covid-19 en réanimation, le volontariat se heurte aujourd’hui au ras-le-bol et à l’épuisement des soignants.

"Nous ne sommes pas des super-héros"

Audrey, infirmière, s’est portée volontaire au CHU du Kremlin-Bicêtre au printemps parce qu’elle avait travaillé en service de réanimation quelques années auparavant. "Recommencer, je n’y songe même pas !", confie-t-elle à France 24. "C’était trop éprouvant pour mes enfants et je m’inquiète pour mes beaux-parents chez qui je vis. Ce sont des 'personnes à risque'. Tous les soirs, je devais rentrer par la cave, je me douchais et je lavais immédiatement tous mes vêtements portés ainsi que la serviette de douche."

L'infirmière, qui a quinze années d’expérience, se souvient de ces journées qui finissaient par des vertiges. "La tête qui tourne et la nausée à force d’avoir porté le masque FFP2 des heures durant sans prendre de pause", raconte-t-elle. Après quelques jours de travail acharné, elle a dû se résoudre à retirer son masque plus souvent et multiplier les pauses pour tenir.

Les applaudissements et l'avalanche de dons quotidiens adressés aux équipes soignantes n’auront pas suffi. La fatigue de la première vague n’a pas disparu. "Nous ne sommes pas des super-héros", affirme Audrey à contre-cœur. "La population en général est fatiguée par la charge psychologique de cette épidémie de Covid. En tant que soignant, une autre dimension s’ajoute. À l’hôpital, pour certains collègues, les vacances d’août ont été écourtées. Mais surtout, nous n’avons pas tous passé un été très serein parce qu’on voyait monter le nombre de cas", souligne l’infirmière.

Un savoir plus important

Pourtant, quelque chose a changé. "En terme de savoir, on ne reviendra pas en arrière. On sait comment faire pour éviter que la maladie se propage", se rassure Isabelle. Même sentiment du côté des médecins. "On ne sait pas plus le soigner mais on sait mieux le détecter et le prendre en charge", souligne Arnaud Mori, chirurgien digestif réquisitionné par le CHU du Kremlin-Bicêtre pour aider à manipuler les patients en réanimation pendant la première vague épidémique. Tous se disent plus lucides et donc plus sereins mais appellent à la vigilance.

"La dernière fois, nous avons dû fermer les blocs. Nous demandons cette fois à pouvoir continuer les chirurgies. Tout du moins, nous laisser le choix d'opérer certains patients comme ceux atteints de cancer, car un report de quelques mois peut avoir une incidence sur le pronostic vital", explique le Dr Mori. Les retards de diagnostic et de traitement des cancers liés à la première vague de coronavirus pourraient se traduire par un excès de mortalité pour les patients de 2 % à 5 % en France, et ce, cinq ans après le début de la prise en charge, a estimé une étude publiée fin septembre par l’institut Gustave Roussy.

Par ailleurs, Christophe Prudhomme regrette que la France ne soit toujours pas équipée de respirateurs en nombre suffisant dans les services de réanimation pour éviter de passer en "zone écarlate". "La jauge qui nous paraîtrait raisonnable, c’est 12 000 appareils. Nous en sommes loin. Il y a un peu plus de machines, mais seulement 5 500 sur des lits de réanimation."

Des respirateurs ont été stockés pour permettre la prise en charge de 29 000 malades, a pourtant annoncé fin septembre le ministre de la Santé, Olivier Véran. Cela impliquerait toutefois de transformer des blocs opératoires et des salles de réveil en unités Covid pour débloquer jusqu'à 12 000 lits "si c'était nécessaire à jour donné", a assuré le ministre, ce qui contraindrait de nouveau à reporter des opérations chirurgicales.

*Le prénom a été changé.

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