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Holocauste : la tardive volte-face de Facebook sur le négationnisme

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a longtemps défendu le droit des négationnistes d'exprimer leurs opinions sur le réseau social alors même qu'il les jugeait, en tant que juif, "profondément offensantes".
Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a longtemps défendu le droit des négationnistes d'exprimer leurs opinions sur le réseau social alors même qu'il les jugeait, en tant que juif, "profondément offensantes". © Andreas Gebert, Reuters

Facebook a décidé, lundi, de ne plus autoriser la publication de contenu niant ou minimisant la réalité de l’Holocauste. Le réseau social revient ainsi sur une position qu’il a longtemps défendue et qui consistait à considérer que le négationnisme était défendu par le principe de liberté d’expression.

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Dix-sept ans après sa création, Facebook s’est décidé, lundi 12 octobre, à assimiler le négationnisme à des discours haineux. Mark Zuckerberg, PDG du réseau social, a annoncé que les contenus niant ou minimisant la réalité de l’Holocauste ne seront dorénavant plus tolérés sur sa plateforme.

"Nous allons rediriger les personnes qui cherchent sur notre plateforme des termes associés à l’Holocauste ou sa négation vers des contenus crédibles à ce sujet en dehors de Facebook", a précisé Monika Bickert, vice-présidente en charge de la politique de contenus pour le réseau social, dans un communiqué précisant les contours de cette nouvelle doctrine.

"Insultant" mais pas interdit

Cette annonce a été accueillie avec soulagement par les organisations de lutte contre l’antisémitisme. "Facebook démontre qu’il reconnaît enfin le vrai visage de la négation de l’Holocauste, à savoir celui de l’antisémitisme et donc de la haine", a réagi Ronald Lauder, président du Congrès juif mondial. "Cela fait du bien de voir que Facebook adopte une position pour laquelle nous militons depuis près d’une décennie", s’est réjouie l’Anti-Defamation League, l’une des principales associations américaines de lutte contre l’antisémitisme.

Mais toutes ces organisations n’ont pas manqué de rappeler aussi à quel point le chemin pour en arriver là a pu être long et semé d’embûches. Car la tradition de tolérance de Facebook envers les propos remettant en cause le génocide de six millions de juifs par l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale ne résulte pas d’un oubli ou d’une zone grise dans les règles de modération de la plateforme. Cela a longtemps été une position de principe défendue par Mark Zuckerberg, au nom de la liberté d’expression.

"Je pense que nier la réalité de l’Holocauste est profondément insultant, mais je ne crois pas que ces propos doivent être bannis de notre plateforme seulement parce que des personnes se trompent au sujet de certaines choses. Je ne pense pas qu’elles se trompent intentionnellement", avait affirmé le PDG de Facebook en 2018 lors d'un entretien accordé au site Recode.

Cette prise de position avait suscité une vague de protestations de la part des associations de lutte contre l’antisémitisme, d’autant plus qu’elle intervenait dans un contexte de banalisation du discours d’extrême droite aux États-Unis. Quelques mois auparavant, alors que plusieurs groupes suprémacistes américains avaient organisé une grande manifestation à Charlottesville en juillet 2017, le président Donald Trump avait estimé qu’il y avait des "gens très bien" parmi ces extrémistes dont certains avaient défilé en criant "Les juifs ne vont pas nous remplacer".

"Niveau alarmant d’ignorance" chez les jeunes

Mais, en réalité, Mark Zuckerberg ne faisait que réaffirmer une ligne de conduite à laquelle Facebook se tenait depuis au moins 2011. Cette année-là, les responsables du réseau social avaient déjà affirmé que les contenus niant la réalité de l’Holocauste ne seraient bannis que s’ils étaient "explicitement haineux". Un point de vue réaffirmé en 2014 et même encore en juillet 2020. Facebook avait alors refusé d’accéder à la demande d’un groupe de survivants de l’Holocauste, arguant que le réseau social ne supprimait pas du contenu "uniquement parce qu’il était faux".

En d’autres termes, Facebook avait jusqu’à très récemment une "compréhension très réductrice de ce qu’est le négationnisme, qui était ramené à un débat sur l’histoire, certes de très mauvais goût, mais couvert par la liberté d’expression", résume Jakob Guhl, coauteur d’un rapport publié en août 2020 sur la prolifération du négationnisme sur les réseaux sociaux pour l’Institute for Strategic Dialogue, un centre de recherche britannique, contacté par France 24.

"On peut se réjouir de voir que Facebook a enfin évolué sur cette question, mais aussi se demander pourquoi cela a pris si longtemps", note cet expert des questions de haine en ligne. Officiellement, Facebook a expliqué avoir pris cette décision après avoir constaté "la montée de l’antisémitisme et le niveau alarmant d’ignorance [de la réalité de l’Holocauste, NDLR] parmi les jeunes générations".

Il y aurait en effet 67 % des Américains nés dans les années 1990 qui ne savent pas combien de juifs ont été tués durant l’Holocauste et près d’un "Millenial" sur deux qui est incapable de citer le nom d’un camp de concentration ou d’extermination, d’après une enquête menée en septembre 2020 par la Claims Conference, une organisation qui milite pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste et l’indemnisation par l’Allemagne des victimes du génocide.

Faire plaisir aux annonceurs

Mais la justification de Facebook semble un peu légère à Jakob Guhl. "La montée de l’antisémitisme n’est pas un phénomène qui a commencé il y a seulement quelques mois", rappelle-t-il. Déjà en 2018, au moment où Mark Zuckerberg défendait encore le droit des négationnistes de s’exprimer sur sa plateforme, les actes antisémites violents explosaient : ils étaient en progression de 70 % en France et de 60 % en Allemagne, rappelle The Guardian.

"Je ne sais pas à quel point cette annonce de Facebook traduit une vraie évolution de la compréhension de la nature du négationnisme chez Mark Zuckerberg et à quel point c’est une concession au récent mouvement de boycott d’une partie des annonceurs", souligne Raphael Cohen-Almagor, politologue à l’université de Hull qui a travaillé sur le rapport de Facebook à la question de la négation de l’Holocauste, contacté par France 24.

La suppression de tous les contenus remettant en cause le génocide des juifs sur Facebook fait en effet partie des revendications du mouvement #StopHateForProfit, une coalition d’annonceurs et de personnalités publiques qui demandent depuis cet été à Mark Zuckerberg d’être plus ferme à l’égard des discours haineux sur sa plateforme.

Pour Raphael Cohen-Almagor, cette nuance entre prise de conscience idéologique et décision opportuniste est de taille. Il reproche depuis des années à Facebook de ne pas vraiment comprendre que "la négation de l’Holocauste est bien plus insidieuse qu’une remise en cause historique". C’est "l’idée selon laquelle les juifs auraient orchestré la Seconde Guerre mondiale, et auraient inventé les camps de la mort afin de les instrumentaliser et de faire chanter les autres nations [afin d’obtenir un État, NLDR]. Et pour ce chantage, les juifs mériteraient d’être punis selon cette théorie", résume-t-il. C’est donc du complotisme qui, intrinsèquement, "appelle à la haine et la violence contre les juifs", conclut le politologue. Et de ce fait, le négationnisme n’aurait jamais dû avoir de place sur Facebook, dont les règles ont toujours interdit les discours haineux.

Si le fait de bannir le négationnisme de Facebook relève davantage d’un désir d’apaiser la colère d’annonceurs, le risque est que cette interdiction ne soit que mollement suivie d’effets. C’est ce qui s’était passé avec le mouvement conspirationniste QAnon : une première salve de sanctions, en août, qui n’avait eu que peu d’effets, suivie par des mesures plus sévères en septembre lorsque les médias se sont aperçus que ces extrémistes continuaient à se sentir comme chez eux ou presque sur Facebook.

"Il est clair qu’on va suivre de très près comment l’interdiction des contenus révisionnistes est appliquée", assure Jakob Guhl. Car en l’occurrence, face à la propagation des contenus haineux et antisémites, le dicton "'Il vaut mieux tard que jamais' n’est pas suffisant". "Il vaut mieux tard, et bien, que jamais" serait plus à propos.

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