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USA 2020

Dans le Michigan, les musulmans de Dearborn veulent tourner la page Trump

L'Islamic Center of America à Dearborn.
L'Islamic Center of America à Dearborn. © Yona Helaoua, France 24
8 mn

À Dearborn, ville du Michigan où le tiers des habitants sont Arabo-Américains ou originaires de pays arabes, les électeurs musulmans penchent plutôt du côté démocrate. Si Joe Biden n’était pas leur premier choix – ils lui préféraient le socialiste Bernie Sanders  la nécessité de se débarrasser d’un président qui les stigmatise l’emporte. Reportage.

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La dernière fois que Nada Al-Hanooti s'est rendue au café Starbucks de Dearborn, situé sur une petite place commerçante le long de la très bruyante Michigan Avenue, c'était pour rencontrer un autre journaliste. Cette activiste, responsable pour le Michigan de l'organisation Emgage, passe la plupart de ses journées chez elle, pandémie oblige. Mais elle ne chôme pas pour autant. Nada Al-Hanooti et son équipe ont une mission : mobiliser la communauté musulmane de Dearborn pour l'élection présidentielle. "2020 est l'année électorale la plus importante pour les Américains, et pour les Américains de couleur", explique-t-elle à France 24.

Nada Al-Hanooti, directrice régionale de l'organisation Emgage pour le Michigan, photograhiée à Dearborn le jeudi 1er octobre 2020.
Nada Al-Hanooti, directrice régionale de l'organisation Emgage pour le Michigan, photograhiée à Dearborn le jeudi 1er octobre 2020. © Yona Helaoua, France 24

Dearborn, limitrophe de Detroit, dans le Michigan (nord), est connue pour abriter le siège mondial du géant de l'automobile Ford. Mais il s'agit aussi de la ville avec la plus grosse proportion de musulmans aux États-Unis. Les devantures de beaucoup de restaurants et commerces sont bilingues, anglais/arabe. Et devant l'Islamic Center of America, la plus grande mosquée du pays, flotte la bannière étoilée.

La ville de Dearborn est située dans le comté de Wayne, qui a élu en 2018 la démocrate Rashida Tlaib au Congrès. Cette dernière forme, avec trois autres élues dont Alexandria Ocasio-Cortez, le "squad" progressiste de la Chambre des représentants qui pousse le Parti démocrate vers la gauche et fait rugir le Parti républicain.

Lors des primaires démocrates, c'est le socialiste Bernie Sanders qui est arrivé en tête à Dearborn. "Cette ville adore Bernie, c'est d'ailleurs paradoxal de voir tant de musulmans adorer un juif", sourit Nada Al-Hanooti qui a elle-même soutenu le sénateur du Vermont. "Ma communauté palestinienne le chérit, car c'est le premier politicien à revendiquer le droit d'exister des Palestiniens."

Baisse d'enthousiasme de Sanders à Biden

Désormais, elle tente de convaincre ses pairs de voter pour Joe Biden. Et ce, malgré la baisse d'enthousiasme. "Il y a beaucoup de travail à faire", estime-t-elle, car le démocrate est considéré à Dearborn comme "un nouvel homme blanc de l'establishment", ce même establishment "qui a parfois fait preuve de racisme à l'encontre des minorités". Elle a donc développé quelques arguments : "Une fois élu, il devra nous rendre des comptes", assure-t-elle. Et, de toute façon, le "camp d'en face est pire". "Certes, Joe Biden n'est pas super pro-Palestine, mais Donald Trump a fait de Jérusalem la capitale d'Israël", dit-elle encore aux indécis.

Le 20 juillet, Joe Biden s'est adressé à la communauté musulmane lors d'un sommet virtuel organisé par Emgage. "Il a promis de supprimer le Muslim ban [l'interdiction de voyage instaurée par l'administration Trump à l'encontre de voyageurs de divers pays musulmans, NDLR]", se félicite Nada Al-Hanooti. "Et, chose incroyable, il a cité le Prophète ! Je pense que Bernie Sanders l'a poussé à s'améliorer."

Comme ailleurs dans le pays, les habitants de Dearborn ont été frappés de plein fouet par la pandémie. Dans les restaurants, peu de clients sont attablés le midi. "Les commerces ont dû fermer pendant un temps, et ça pourrait recommencer avec l'arrivée du froid. Beaucoup de résidents ont été licenciés, comme ma mère qui travaillait à la mosquée", raconte Nada Al-Hanooti.

Pas le droit à l'erreur

La pandémie complique aussi son travail, puisque le porte-à-porte est devenu impossible dans les petites maisons mitoyennes des quartiers résidentiels de la ville. Il faut donc s'appuyer sur le téléphone et les réseaux sociaux. "Nous avons envoyé 1,3 million de textos et passé 240 000 coups de téléphone cette année", compte Nada Al-Hanooti qui, à 29 ans, est à la tête d'une équipe de 19 personnes. "Le sort de cette élection est entre les mains de mes jeunes activistes et ils s'en sortent super bien", résume-t-elle.

Joe Biden est pour l'instant donné vainqueur dans le Michigan, avec une moyenne de cinq points d'avance, selon le site RealClearPolitics. Mais il ne peut pas se permettre la moindre erreur : Hillary Clinton a perdu cet État à 11 000 voix près face à Donald Trump en 2016. "Il y a 270 000 musulmans enregistrés sur les listes électorales dans le Michigan. Rien que dans le comté de Wayne [où se trouvent Dearborn et Detroit, NDLR], il y a 125 000 électeurs musulmans", note Nada Al-Hanooti. "Le Michigan est un État-clé, les musulmans ont donc une réelle possibilité de faire basculer cette élection."

Nada Al-Hanooti s'attend à ce que la participation – déjà en hausse de 19 points en 2018 – décolle encore plus cette année à Dearborn, en raison du vote par correspondance généralisé dans l'État, à cause de la pandémie. "Quand on leur donne davantage d'accès au vote, les minorités vont voter", prévient Nada, qui prédit un meilleur score pour Joe Biden que pour Hillary Clinton en 2016. L'ex-candidate démocrate était en effet peu appréciée au sein de la communauté musulmane de Dearborn, notamment à cause de sa position sur le conflit israélo-palestinien.

En finir avec Donald Trump

L'imam Hassan Qazwini est d'accord. Originaire d'Irak et arrivé aux États-Unis en 1992, il a fondé à Dearborn Heights l'Islamic Institute of America (Institut islamique pour l'Amérique), où il a reçu France 24. S'il refuse de donner des consignes de vote à sa communauté, il l'encourage à se rendre aux urnes en grand nombre. Personnellement, il a soutenu Bernie Sanders lors des primaires, et, désormais, il est pour Joe Biden. "Hillary Clinton n'était pas appréciée par les Américains en général, y compris les musulmans, estime-t-il. Elle ne projetait pas l'image d'une candidate sincère, elle était extrêmement ambitieuse et je pense que ça lui a fait du mal. Avec Joe Biden, c'est différent. Les musulmans sont davantage motivés à aller voter, cette fois plus que jamais. Ils ont surtout conscience des conséquences s'ils s'abstiennent."

L'imam Hassan Qazwini, fondateur de l'Islamic Institute of America de Dearborn Heights, le 30 septembre 2020.
L'imam Hassan Qazwini, fondateur de l'Islamic Institute of America de Dearborn Heights, le 30 septembre 2020. © Yona Helaoua, France 24

En effet, pour l'imam Qazwini, Joe Biden, même s'il n'est pas "le choix parfait", remportera le vote de la communauté musulmane, car celle-ci ne peut plus supporter Donald Trump. "Ceux qui avaient un léger doute il y a quatre ans, qui voulaient lui laisser une chance, sont désormais sûrs que cet homme est un désastre. S'il rempile pour quatre ans, Dieu sait où il nous mènera." Parmi les fidèles de l'Islamic Institute of America, certains – très peu – ont mis un bulletin dans l'urne pour le républicain en 2016. "Après avoir vu sa performance, on ne les y reprendra pas deux fois", prédit le religieux.

Donald Trump a "marginalisé les musulmans" et "soutenu le suprémacisme blanc", accuse Hassan Qazwini. "Il a coûté cher à notre économie et à notre santé. En témoignent les plus de 200 000 morts du Covid-19", ajoute-t-il, ignorant encore que deux jours plus tard, le président annoncerait avoir été testé positif au virus.

L'imam Qazwini, d'obédience chiite, est particulièrement sensible à la politique de Washington envers l'Iran. "Le peuple iranien souffre à cause des sanctions imposées par les États-Unis. Donald Trump se fiche des droits humains, il soutient les dictateurs en Arabie saoudite, en Égypte et ailleurs", déplore-t-il en espérant un nouveau départ pour le pays après l'élection. En attendant, il ne peut que constater les dégâts: "Sous la présidence Trump, je ne suis pas fier d'être Américain."

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