Excuses, réparations : le rapport Stora sur l'Algérie réveille d'éternelles frictions

Des parachutistes français en patrouille dans le massif de l'Aurès ont arrêté une caravane et interrogent les paysans algériens, le 12 novembre 1954, dix jours après la série d'attentats qui a marqué le début de la guerre d'indépendance algérienne.
Des parachutistes français en patrouille dans le massif de l'Aurès ont arrêté une caravane et interrogent les paysans algériens, le 12 novembre 1954, dix jours après la série d'attentats qui a marqué le début de la guerre d'indépendance algérienne. © Pierre Bonnin / INTERCONTINENTALE / AFP

L'historien français Benjamin Stora a remis mercredi à Emmanuel Macron son rapport "sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie". Du dossier douloureux des harkis à celui des archives, le travail de mémoire s’annonce difficile.

Publicité

Six mois après avoir été chargé par le président Emmanuel Macron de "dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie", l'historien Benjamin Stora a remis dans un rapport, mercredi 20 janvier, ses conclusions et recommandations.

L'Élysée a annoncé que le chef de l'État comptait prendre des "actes symboliques" pour apaiser les mémoires sur la guerre d'Algérie et tenter de réconcilier les deux pays, mais il ne présentera pas les "excuses" demandées par Alger.

Dans ce rapport, Benjamin Stora, spécialiste reconnu de l'histoire contemporaine de l'Algérie, préconise notamment de créer en France une commission "Mémoires et Vérité", chargée de proposer des "initiatives communes entre la France et l'Algérie sur les questions de mémoire", de restituer à l'Algérie l'épée d'Abdelkader, héros de la résistance à la colonisation française au XIXe siècle, de reconnaître l'assassinat par l'armée française de l'avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel en 1957 ou encore de faire entrer l'avocate anticolonialiste Gisèle Halimi, décédée le 28 juillet 2020, au Panthéon qui accueille les héros de l'Histoire de France.

Benjamin Stora, qui présidera cette commission, souhaite aussi faciliter les voyages en Algérie des harkis, ces supplétifs algériens qui ont combattu pour la France, œuvrer à la préservation des cimetières européens et juifs dans le pays et faciliter le travail des historiens sur la question douloureuse des disparus algériens et européens.

Pas de réaction officielle en Algérie

Alors que le président algérien Abdelmadjid Tebboune, opéré du pied ce même mercredi en Allemagne pour des "complications" post-Covid n'est toujours pas rentré dans son pays, ces annonces n'ont pas suscité de réaction officielle de l'autre côté de la Méditerranée. Interrogé par l'AFP, le directeur des archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, chargé d'un travail en parallèle sur la question mémorielle, n'a pas souhaité réagir "pour le moment".

Ce dernier va lui aussi devoir rendre ses conclusions auprès de son chef d'État, mais comme l'explique le journal El Watan, "Abdelmadjid Chikhi devra selon toute vraisemblance attendre le retour du président Tebboune d'Allemagne" avant de lui-même remettre son rapport. "Abdelmadjid Chikhi devra lui aussi contourner, voire balayer les tentations de surenchères politiciennes du passé colonial de l'Algérie", souligne El Watan.

Pour le journal algérien l'Expression, ce travail de mémoire est "un exercice difficile mais nécessaire" et permet aux deux pays d'avoir "un horizon commun tourné vers l'avenir". "Benjamin Stora a dans son rapport, exploré les impasses ayant mené à l'incompréhension de part et d'autre, avant de prôner des solutions à même de pouvoir les dépasser et permettre le passage d'une mémoire communautarisée à une mémoire commune", résume avec enthousiasme le quotidien.

Le Quotidien d'Oran se veut de son côté plus critique soulignant que la "réconciliation des mémoires" voulue par l'Élysée n'est pas pour demain. "C'est une démarche de reconnaissance, mais il n'est pas question de repentance et de présenter des excuses, a tranché la présidence française, en s'appuyant sur l'avis de Benjamin Stora qui cite en exemple le précédent des excuses présentées par le Japon à la Corée du Sud et à la Chine sur la Seconde Guerre mondiale qui n'ont pas permis de 'réconcilier' ces pays", regrette le journal.

Le sensible dossier des Harkis

Le journal Liberté met pour sa part en avant la volonté de Benjamin Stora de faciliter les voyages des harkis en Algérie, un chapitre "très sensible côté algérien", souligne-t-il. À la fin du conflit, quelque 60 000 harkis avaient été rapatriés en France, mais 55 000 à 75 000 avaient été abandonnés à leur sort par la France en Algérie et, pour la plupart, massacrés.

Le journal français Libération s'inquiète aussi de ce dossier dans son édition du jour : "La proposition de Benjamin Stora de voir avec les autorités algériennes la possibilité de faciliter les déplacements des harkis et leurs enfants entre la France et l'Algérie risque de devenir vite un foyer de tensions entre les deux pays ". Le quotidien rappelle en effet qu'Abdelmadjid Chikhi a par le passé déclaré que le dossier des harkis serait " hors des discussions" en soulignant "que leur départ en France a été un libre choix".

L'accès aux archives

Autre sujet de friction, la demande par Alger de se voir restituer "la totalité" des archives de la période coloniale (1830-1962), alors que Paris s'en tient à un accès facilité pour les chercheurs des deux pays.

Mais sur les réseaux sociaux, même si de nombreux historiens français ont souligné l'aspect positif des recommandations du rapport, ils ont aussi pointé du doigt que dans la pratique, elles "resteront vaines" si l'instruction générale interministérielle 1 300 sur la protection du secret de la défense nationale (IGI 1 300) n'est pas réformée. Comme l'explique l'association des archivistes dans un communiqué de presse publié le 17 janvier, "depuis plus d'un an, l'application systématique de l'IGI 1 300 (…) conduit à subordonner toute communication de documents antérieurs à 1970 et portant un tampon 'secret' à une procédure administrative dite de déclassification". En des termes moins techniques, l'accès à des documents datant de la période coloniale "se trouve ainsi bloqué pendant des mois, et parfois des années".

Interrogé sur l'antenne de RFI, l'essayiste algérien Akram Belkaïd s'est aussi ému de la question des archives. "Il est évident qu'il y a un fantasme absolu en Algérie à propos des archives. Certains pensent encore que la France détient des secrets inavouables concernant des trahisons, des gens qui auraient joué un double jeu ou des gens qui auraient servi les intérêts de la France tout en étant au FLN", a-t-il résumé. Alors qu'en France, l'accès aux documents s'est compliqué au cours des derniers mois, l'écrivain met aussi en avant les difficultés du côté algérien : "Très peu de chercheurs algériens ont accès à leurs propres archives en Algérie, à tel point que certains préfèrent qu'elles restent encore en France de peur qu'elles soient altérées ou mises sous le boisseau".

Après ces critiques, Benjamin Stora s'est voulu rassurant, jeudi, sur l'antenne de France Inter : "La numérisation est en cours. La circulation des archives va être très importante. Il faut aller plus loin et faire en sorte que les chercheurs puissent accéder aux archives".

Après ce rapport, "il y aura des mots" et "des actes" dans "les prochains mois", a également assuré la présidence, en précisant que s'ouvrait "une période de consultations", avec en toile de fond une "démarche de temps long" entre les deux rives de la Méditerranée.

 

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine