Maroc : le Mouvement du 20-février "n'a pas été massif mais a entraîné des changements de société"

Des manifestants marocains rassemblés dans la capitale Rabat pour exiger des réformes politiques et une nouvelle Constitution, le 27 février 2011.
Des manifestants marocains rassemblés dans la capitale Rabat pour exiger des réformes politiques et une nouvelle Constitution, le 27 février 2011. © Abdelhak Senna, AFP (archives)
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Voilà dix ans que le Mouvement du 20-février a secoué le Maroc dans le sillage des printemps arabes. Que reste-t-il de cette fronde populaire une décennie plus tard ? Voici quelques éléments de réponse.

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Le 20 février 2011, des milliers de Marocains descendaient dans la rue, mobilisés par les revendications tous azimuts lancées depuis les réseaux sociaux. La fronde, qui prend alors le nom de "Mouvement du 20-février", est inédite. Les leaders de la contestation réclament une série de réformes en profondeur sur les plans politique, social et culturel. Dix ans plus tard, que reste-il du mouvement et de ses revendications ? Pierre Vermeren, historien des sociétés du Maghreb contemporain et auteur du livre "Le Maroc en 100 questions – Un royaume de paradoxes" (Tallandier), apporte pour France 24 un éclairage.

France 24 : Le Mouvement du 20-février existe-t-il toujours, dix après ?

Pierre Vermeren : Le roi, Mohammed VI, a pris très au sérieux les revendications inattendues du peuple. Après s'être publiquement exprimé, il a lancé un référendum constitutionnel et des élections législatives. Sur le plan politique, le mouvement a conduit le pays à se doter d'un nouveau gouvernement et d'un nouveau Parlement puis d’un nouveau gouvernement sous direction islamiste. Quelques changements sur la Constitution ont également été opérés comme la reconnaissance du tamazight [langue berbère, NDLR] comme langue officielle. Cette modification a permis aux Berbères, aux islamistes et aux militants de gauche d'obtenir satisfaction. L'article 19 sur la sacralité de la monarchie a lui aussi subi quelques modifications. Ces avancées restent mineures, mais elles ont permis aux autorités de désamorcer le mouvement en six mois de temps.

Le mouvement a tout de même connu quelques rebonds avec des revendications sur des causes très diverses en 2012, 2013 et 2014 dans différentes localités sous formes de manifestations, de sit-in ou de grèves. Il a aussi été prolongé par le mouvement populaire du Rif, en 2017 et en 2018 dans le nord du pays. Aujourd'hui, le mouvement en tant que tel n'existe plus et n'a pas débouché sur un parti politique comme il en avait été un temps question, car le mouvement n'a pas été assez puissant. Mais l'esprit de la révolte du mouvement est depuis toujours présent sur les réseaux sociaux. Il a d'ailleurs émergé de ce mouvement une nouvelle forme de communication. On peut désormais dire beaucoup de choses. Mais on reste aussi très surveillé. Les pratiques de surveillance policière ont elles aussi évolué avec la société : on ne surveille plus l'ensemble de la société, mais on cible des individus. Les opposants susceptibles de troubler font très souvent l'objet de condamnations. On recherche alors des délits toujours inscrits dans la loi – tels que l'homosexualité, l'avortement, les relations sexuelles hors mariage, le non-respect du ramadan – pour arrêter ou disqualifier un fauteur de trouble. Ces nouvelles pratiques sont aussi un héritage du Mouvement du 20-Février. Aujourd'hui, beaucoup d'opposants, militants associatifs, journalistes ou intellectuels sont toujours en prison dix ans après, comme l’historien Maati Monjib. D'autres se sont exilés. C'est notamment le cas de la journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, qui a trouvé refuge en France.

Le mouvement contestataire du 20-février a-t-il modifié la société ?

Le mouvement contestataire n'a pas été massif, mais il a entraîné des changements de société durables. Le mouvement n'est pas né de manière spontanée, mais dans le contexte plus large des printemps arabes, après les chutes de Ben Ali en Tunisie et de Hosni Moubarak en Égypte. Contrairement aux manifestations des pays voisins, les Marocains ne sont descendus que ponctuellement dans la rue en se rassemblant tous les 20 du mois. Il n'a rassemblé que 350 000 personnes dans tout le pays au plus fort de la crise. Mais le mouvement a surpris par son caractère soudain. Dans une cinquantaine de villes du pays, principalement à Rabat et à Casablanca, des contestataires se sont rassemblés pour exprimer des revendications vis-à-vis du pouvoir. Ça n'avait jamais été le cas auparavant. Jusque-là, les manifestations avaient toujours été organisées à l'appel de syndicats dans un cadre professionnel ou de groupes islamistes pour protester contre des éléments extérieurs, notamment vis-à-vis de la politique israélienne. Pour la première fois, les Marocains ont participé à des rassemblements insolents pour réclamer des changements profonds, sur la politique, la culture ou la Constitution. Le mouvement, en grande partie né sur les réseaux sociaux, a libéré la parole et désinhibé les esprits des Marocains, marquant un tournant pour le peuple.

Le mouvement contestataire pourrait-t-il renaître ?

Sans doute pas dans le contexte actuel. Comme partout ailleurs, la crise sanitaire n'est pas propice aux rassemblements, qui sont d'ailleurs interdits dans le pays. Mais la question peut se poser à l'issue du Covid-19. Le Maroc a été très durement touché par la crise économique. Le tourisme est presque à l'arrêt ; or ce secteur fait vivre un quart de la population. La crise économique, les revendications qui n'ont pour été satisfaites : tous les ingrédients d'une future révolte sont là. Mais nul ne sait si elle aura lieu, ni sous quelle forme, ni quand. L’accord que le Maroc vient de signer avec les pays du Golfe, les États-Unis et Israël vise aussi à lui donner les moyens financiers de répondre aux demandes sociales.

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