Au Cameroun, l'homophobie continue de faire des victimes

Des homosexuels se réunissent chaque semaine pour regarder des films ou discuter, à Yaoundé, au Cameroun, le 2 octobre 2019.
Des homosexuels se réunissent chaque semaine pour regarder des films ou discuter, à Yaoundé, au Cameroun, le 2 octobre 2019. © AFP

Au Cameroun, le comité Idaho France, une ONG qui organise des actions contre l'homophobie, rapporte mardi l'assassinat de trois homosexuels en l'espace de deux semaines. Deux personnes transsexuelles, soutenues par cette association et défendues par l'avocate Alice Nkom, ont également été arrêtées et incarcérées la semaine dernière.

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"C’est le troisième meurtre en quinze jours." Alexandre Marcel, le président du Comité Idaho France, tire la sonnette d’alarme. Cette ONG qui organise des actions contre l’homophobie fait état de trois récents assassinats à l’encontre d’homosexuels au Cameroun.

Selon elle, un couple a été assassiné il y a une quinzaine de jours à Yaoundé et un autre homme a été tué, lundi 22 février, à Douala, en raison de leur orientation sexuelle. "Il n’y a aucune information qui circule. Aucun média local n’en parle. Nous savons ce qu’il se passe car nous sommes alertés par des réseaux associatifs et des militants LGBT qui nous font remonter ces affaires", explique le président du Comité Idaho France.

En 2013 et 2014, le pays avait déjà fait face à une série d’assassinats retentissants. Éric Lembembe, un militant homosexuel camerounais, et Roger Jean-Claude Mbédé, condamné en avril 2011 à trois ans de prison pour homosexualité, avaient été retrouvés morts à leur domicile. "À l’heure actuelle, il y a un regain d’homophobie en Afrique et particulièrement au Cameroun", constate Alexandre Marcel. Pour le président du Comité Idaho France, la crise sanitaire actuelle n’a d’ailleurs fait qu’exacerber les tensions : "À cause de la pandémie de Covid-19, les homosexuels sont obligés d’être dans leur famille et ne peuvent plus avoir de vie privée. Les choses se savent plus facilement."

"C’est de pire en pire"

L’avocate Alice Nkom, présidente de l’Association pour la défense des droits des homosexuels (Adefho) au Cameroun, ne confirme pas ces récents assassinats, même si elle en a aussi été informée et que cela lui semble "plausible". Depuis plus de 20 ans, cette militante se bat pour les droits des homosexuels dans un pays où avoir un rapport sexuel avec une personne du même sexe est un délit, puni de six mois à cinq ans d’emprisonnement. Elle observe également que leur condition est loin de s’améliorer : "Il suffit de lire les commentaires sur les réseaux sociaux. C’est de pire en pire."

Depuis plusieurs semaines, l’avocate travaille sur le dossier de Shakiro et Patricia, deux femmes transsexuelles qui sont en détention provisoire à la prison de New Bell. Arrêtées le 8 février alors qu’elles se trouvaient dans un restaurant, elles sont aujourd'hui accusées d’homosexualité, d’outrage privé à la pudeur et de défaut de carte nationale d’identité. Pour leur avocate, il s’agit d’une violation des droits de l’Homme : "L’homosexualité est un acte. Vous ne pouvez pas dire que vous les avez prises en flagrant délit alors qu’elles étaient en train de manger du poisson !"

Alice Nkom dénonce surtout la loi pénalisant l’homosexualité, qui n’a selon elle pas lieu d’être : "Elle est caduque. Elle ne devrait pas être appliquée car elle viole des lois qui lui sont supérieures." L’avocate met en avant la Constitution et la primauté donnée aux lois internationales qui luttent contre les discriminations. Le Cameroun n’est cependant pas un cas isolé. Si le Gabon a voté le 23 juin dernier une loi au Parlement dépénalisant les rapports entre personnes de même sexe, l'homosexualité reste encore punie dans de nombreux pays du continent africain. Dans certains, comme la Mauritanie, le Nigeria, la Somalie ou encore le Soudan, elle est même passible de la peine de mort.

Les défenseurs des gays menacés

En 2015, la FIDH avait également mis en lumière dans un rapport les persécutions et les menaces contre les défenseurs des gays au Cameroun. Locaux incendiés, cambriolages, arrestations arbitraires ou encore "mort violente" : plusieurs membres d’associations de défense des droits des homosexuels et des droits de l’Homme, cités par la FIDH, se disaient en danger et assuraient ne pas pouvoir compter sur la police. En première ligne, Alice Nkom, que certains prennent plaisir à critiquer en la surnommant "la maman des pédés", en fait régulièrement les frais. "J’ai tout eu. On m’a jeté des cailloux, envoyé des menaces. Ils sont même passés à l’acte quelques fois. Mais qu’ils économisent leurs cailloux. On ne tire pas sur une ambulance", s’amuse-t-elle avec bravade.

Pour Alexandre Marcel, il faut d’abord changer les mentalités. Dans les discours populaires et politiques, l'homosexualité reste souvent considérée comme un phénomène importé d’Occident, étranger à la "culture locale". "Il y a tellement de légendes urbaines sur les homosexuels qui sont exacerbées par les religions. Certains osent dire aussi que chez eux en Afrique, il n’y a jamais eu d’homosexualité", résume-t-il.

Alice Nkom déplore également un manque d’éducation, mais selon elle, c’est avant tout le système qu’il faut changer. "Cela n’évoluera pas tant qu’il n’y aura pas un minimum de démocratie et de respect des valeurs des droits de l’Homme", affirme-t-elle. "Quand le pouvoir est entre les mains d’une seule personne et que la séparation des pouvoir est un leurre, il faut bien détourner l’attention des populations sur quelque chose. Les homosexuels sont une cible toute trouvée."

Shakiro et Patricia doivent passer en jugement le 10 mars prochain. D'ici là, Me Alice Nkom espère leur obtenir la liberté provisoire. À 76 ans, l'avocate entend continuer le combat : "Cela me donne envie de redoubler d’efforts et de chercher de nouvelles stratégies. Les gens doivent accepter la diversité et respecter les homos."

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