Accéder au contenu principal
USA 2020

Nebraska : dur d'être un démocrate en terres trumpistes

Bill et Vee Schatz constituent un spécimen rare pour le Nebraska : un couple de démocrates.
Bill et Vee Schatz constituent un spécimen rare pour le Nebraska : un couple de démocrates. © Romain Houeix, France 24
10 mn

Le troisième district de l'État du Nebraska compte parmi les territoires les plus républicains des États-Unis. Dans cette zone majoritairement rurale, le vote semble joué d'avance. Quelques démocrates tentent tout de même de se faire entendre.

Publicité

Au milieu du très rural et conservateur Nebraska, la pancarte démocrate "Dump Trump", soit "débarrassons-nous de Trump", détonne. Le président américain a en effet récolté 74 % des suffrages en 2016 sur ces terres du troisième district de l'État du Midwest. Aujourd'hui encore, il dispose d'une base forte dans cet État profondément républicain. Le panneau n'est d'ailleurs pas du goût de tout le monde : il a été criblé de balles...

"Ils sont venus vers 10 h 45 le soir. Nous étions à la maison. On a entendu deux gros 'bangs'. Je suis sorti voir avec une lampe torche. Quelqu'un avait tiré avec un fusil. Ils ont dû rester assez loin car les balles n'ont pas traversé", raconte Bill Schatz, qui range désormais son panneau toutes les nuits.

"Ils sont venus sur notre propriété pour faire ça. Je suis très nerveuse. Ce sont des gens armés. J'aimerais qu'on mette une clôture ou quelque chose", ajoute Dee, sa femme, plus secouée que son mari par les événements. "Notre district est un de ceux qui ont le plus voté pour Donald Trump en 2016. C'est dur d'être démocrate ici."

>> À lire aussi : "Au Wyoming, on croit toujours en Trump et en des jours meilleurs pour le charbon"

Bill et Dolores Schatz représentent en effet un spécimen rare pour le Nebraska : un couple de démocrates. L'électorat de l'État est globalement rural, blanc et conservateur... et donc majoritairement acquis au Parti républicain. Depuis Lyndon Johnson en 1964, il n’a jamais voté pour un candidat démocrate à la présidence.

"Pro-vie, pro-armes, pro-Dieu, pro-Trump", le panneau à l'entrée du ranch voisin des Schatz annonce la couleur.
"Pro-vie, pro-armes, pro-Dieu, pro-Trump", le panneau à l'entrée du ranch voisin des Schatz annonce la couleur. © Romain Houeix, France 24

"Nous avons installé cette pancarte il y a quatre mois car nous pensons que le pays va dans la mauvaise direction. Le mot fascisme est le seul assez fort pour décrire ce qui se passe aux États-Unis", affirme Bill Schatz. "La démocratie est en danger. C'est l'élection la plus importante de ma vie."

"Nous sommes ignorés des deux partis"

Le Nebraska est un État où on ne fait souvent que passer, à l'image de ces poids-lourds chargés de marchandises qui empruntent à pleine vitesse l'Interstate 80 coupant d'est en ouest ce pays qui a vu naître Marlon Brando et Warren Buffet. Le Nebraska est l'incarnation même des "fly-over States", ces États que l'on ne ferait que survoler ou ignorer, et qui ont porté Donald Trump à la présidence. D'un bout à l'autre de l'État, c'est le même défilé d'engins agricoles tous plus gigantesques les uns que les autres pour exploiter la fierté locale : le maïs.

"C'est le problème du Nebraska. Nous sommes ignorés des deux partis car les gens partent du principe que l'État basculera du côté républicain", explique Jessica Manley, responsable de section démocrate pour le comté de Seward. "Il y a l'épidémie de Covid-19 mais même sans ça, je ne suis pas certaine qu'on aurait vu les candidats venir jusqu'ici. Donald Trump sait qu'il soulèverait les foules ici mais moi, je suis sûre que Joe Biden en serait capable aussi. J'aurais aimé qu'il passe plus de temps sur le terrain et qu'il essaie de venir au Nebraska."

Dans la petite ville de 7 500 âmes de Seward, les démocrates locaux font avec les moyens du bord. Ils ne possèdent pas de local et se réunissent donc au centre des droits civiques, dans l'une des salles mises à leur disposition gratuitement. Ils sont entre 6 et – les bons jours – 14 membres à se réunir pour parler des actions à venir et de cette tâche impossible : convaincre ce comté conservateur de voter bleu.

Jessica Manley admet avec ironie être "la démocrate de service" dans l'université luthérienne où elle travaille. Elle décrit la manière dont les démocrates locaux militent : "D'habitude, on fait du porte-à-porte pour défendre nos candidats et expliquer leurs positions. Mais cette année avec le Covid-19, nous n'avons pas pu faire ça. On a dû se contenter d'appels téléphoniques. Dans 90 % des cas, les gens répondent poliment même quand ils ne sont pas d'accord. Parfois, c'est un peu plus virulent ou ils raccrochent immédiatement."

La responsable de section est née et a grandi à Seward, une ville qu'elle ne quitterait pour rien au monde. Pour elle, la petite localité est une communauté tranquille où "il fait bon vivre et élever ses enfants". Cependant, elle met en garde : "Ici, on doit respecter la présidence, quoi qu'il se passe. Pour beaucoup, remettre en question l'action du président revient à ne pas être Américain", avertit-elle, avant d'ajouter : "Globalement, il faut faire attention à ce que l'on dit ou plutôt à qui on le dit. Beaucoup de gens ici n'aiment pas parler de politique."

La politique, un sujet tabou

Confirmation dans les rues du petit centre-ville de Seward. Si les habitants sont toujours contents d'accueillir et d'aider les gens égarés dans leur petit coin d'Amérique, les visages se ferment de manière immédiate quand on indique vouloir poser des questions sur la présidentielle à venir. La réaction est la même, qu'il s'agisse de jeunes à l'extérieur d'un café, de personnes âgées sortant de démarches administratives à la mairie ou de travailleurs occupés à rénover une façade de boutique. Une commerçante nous confie en baissant la voix ne pas vouloir répondre car si elle avait le malheur d'indiquer préférer un des deux candidats, elle pourrait s'aliéner une partie de sa clientèle.

"Cette présidence a tendu les choses. Des démocrates ont coupé tout lien avec des amis ou des membres de leur famille en raison de leurs opinions. Des républicains ont fait la même chose. J'ai vraiment l'impression que les gens des deux camps se reconnaissent et s'évitent désormais", soupire Jessica Manley.

Une des rares personnes à accepter de nous répondre est Kim Ford, mère de deux enfants, qui se définit comme "conservatrice" et ira voter Trump : "Je n'aime plus le personnage mais il est républicain. C'est donc le plus proche de mes valeurs", estime la mère de famille. "Joe Biden n'est pas un mauvais homme mais il risque de devoir faire ce que la gauche lui dit. Et il est vieux. On ne connaît pas son état de santé."

"Les gens ont du mal à passer le cap de voter pour un autre parti"

Stephanie Nantkes, professeur à la retraite, affiche elle fièrement ses opinions. Elle vit au nord de Seward. Devant sa clôture en bord de route se multiplient les panneaux en faveur de Joe Biden, de Kamala Harris et du mouvement Black Lives Matter. Tee-shirt arc-en-ciel et masque bariolé assorti, elle affirme bravache que personne n'est venu lui chercher des noises pour ses pancartes en raison de son "tempérament du New Jersey", à moins que ce soit la peur de son mari, policier à la retraite.

Grâce au vote anticipé, elle s'est déjà rendue aux urnes pour voter Joe Biden : "Des membres de ma famille se sont inquiétés quand on a mis ces pancartes. Pas moi", affirme Stephanie Nantkes, qui est venue au Nebraska pour ses études il y a quarante ans et n'est jamais repartie. "Nous ne sommes peut-être pas beaucoup de démocrates ici mais on se sert les coudes."

"Donald Trump n'a rien fait. Les fermiers sont inquiets. Le coronavirus a été mal géré. Mais les gens ont du mal à passer le cap de voter pour un autre parti", soupire-t-elle.

"Les gens d'ici sont enfermés dans une idéologie. Ils prennent un sujet comme l'avortement ou la religion et votent en fonction de ça. Ils ne regardent pas la situation dans son ensemble ou ce qui serait meilleur pour l'Amérique dans son ensemble", regrette Bill Schatz.

>> À lire aussi : "Dakota du Sud : 'En tant qu'Amérindien, je ne me sens représenté par aucun candidat'"

Jessica Manley voit cependant un motif d'espoir dans la présidence Trump. Elle a motivé des gens à sortir "de leur confort" pour s'engager politiquement. Elle-même attribue son engagement actuel pour le Parti démocrate à Seward au choc qu'a constitué l'élection de Donald Trump : "Ici, on a souvent l'impression que nos votes ne comptent pas, surtout quand on est démocrates. Cependant, ces dernières années, je dirais que le Parti démocrate au Nebraska a fait un énorme travail pour éduquer les gens, les inciter à voter malgré tout. On a de plus en plus de gens à nos événements", note-t-elle.

De là à voir le troisième district changer suffisamment pour devenir un champ de bataille électoral ? Ce doux rêve est encore loin, même si Jessica Manley a une suggestion pour que les États inévitablement associés à un parti soient moins oubliés sur l'échiquier national : "Une réforme du collège électoral pourrait changer les choses", estime-t-elle. "Mais on ne sait même pas par où il faudrait commencer pour mettre ça en place !"

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.