Chili : mort de l’ancien juge Juan Guzmán, le premier à avoir poursuivi Augusto Pinochet

L'ancien juge chilien Juan Guzmán, photographié en 2005, est mort le 22 janvier 2021 à l'âge de 81 ans.
L'ancien juge chilien Juan Guzmán, photographié en 2005, est mort le 22 janvier 2021 à l'âge de 81 ans. © Luis Hidalgo, AFP
Texte par : Olivier Bras
10 mn

En tant que juge de la cour d’appel de Santiago, Juan Guzmán avait accepté d’instruire début 1998 les premières plaintes déposées contre le dictateur Augusto Pinochet, qu’il avait ensuite inculpé pour "des délits de séquestre permanent et d’homicide qualifié" commis entre 1973 et 1990. Le magistrat est mort vendredi à l’âge de 81 ans.

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Les dossiers contre Augusto Pinochet avaient commencé à s’empiler sur le bureau de Juan Guzmán au début de l’année 1998. Le dictateur chilien, qui avait quitté le pouvoir en 1990, était encore chef des armées et s’apprêtait à enfiler le costume de sénateur à vie que lui offrait la Constitution adoptée pendant sa dictature. La loi d’amnistie avait jusque-là mis un terme à la plupart des enquêtes sur des violations des droits de l’Homme commises entre 1973 et 1990.

En retenant le délit de "séquestre permanent" pour les personnes toujours portées disparues, Juan Guzmán, magistrat de la cour d’appel de Santiago, peut se lancer le 20 janvier 1998 dans l’instruction de l’affaire dite de la "Calle Conferencia", qui porte sur la disparition de plusieurs dirigeants du Parti communiste en 1976. Dans les mois qui suivent, plusieurs centaines de plaintes sont déposées contre Augusto Pinochet dans différentes affaires.

Il est difficile de savoir quel aurait été l’avenir de ces nombreuses procédures sans l’arrestation à Londres, le 16 octobre 1998, de l'ancien dictateur, sur demande de la justice espagnole saisie dans plusieurs dossiers de violations des droits de l’Homme. Pour demander son retour, les autorités chiliennes s'appuient alors notamment sur le travail de Juan Guzmán, montrant que la justice chilienne est en marche. Augusto Pinochet peut finalement rentrer chez lui en mars 2001 pour des raisons médicales, après 503 jours passés en Angleterre.

Nouvelles tentatives infructueuses

Quelques jours après ce retour, Juan Guzmán interroge l'ancien dictateur et décide de l'inculper pour les assassinats commis par la "Caravane de la mort", une escouade de militaires qui a parcouru le pays en exécutant une centaine d’opposants après le coup d’État de septembre 1973.

Juan Guzmán nourrit sincèrement l’espoir de voir Augusto Pinochet un jour jugé dans son propre pays. Mais après avoir soumis l’ancien dictateur à des expertises médicales, la Cour suprême décide en 2002 que l'ancien chef de l'État, qui souffre de démence sénile, ne peut plus être poursuivi. Juan Guzmán réussit pourtant à l'inculper à nouveau en 2005 dans un autre dossier, celui de "l'opération Condor", un plan concerté des dictatures sud-américaines en vue d'éliminer leurs opposants. Mais le magistrat échoue à aller plus loin, la justice prononçant, en septembre 2005, la relaxe d'Augusto Pinochet.

Après trente-cinq ans de carrière, Juan Guzmán prend sa retraite en 2005 et publie ses mémoires la même année. Puis il donne des cours de droit et intervient régulièrement dans des conférences sur la lutte contre l’impunité. Après la mort d'Augusto Pinochet en décembre 2006, il regrette dans une interview accordée à la Deutsche Welle le manque de volonté des plus hautes instances judiciaires chiliennes de voir l'ancien dictateur jugé, estimant que celui-ci lui a donné l’impression, lors de leurs deux face-à-face, de "facultés mentales normales".

"Un juge courageux"

La disparition de Juan Guzmán, vendredi 22 janvier à l'âge de 81 ans, a été saluée par de nombreux avocats des droits de l’Homme, à l’instar de Carmen Hertz dont le mari a été l’une des victimes de la  "Caravane de la mort". "C’était un juge courageux", a notamment écrit sur Twitter Carmen Hertz, aujourd'hui députée.

L’avocat français William Bourdon a également salué sur Twitter la mémoire du "tombeur de Pinochet", rappelant avoir eu le "grand honneur" de travailler avec lui pour faciliter la coopération avec les juges français.

Car parmi les quelque 3 000 morts et disparus de la dictature chilienne se trouvaient plusieurs ressortissants français. Quatre d’entre eux sont toujours portés disparus. Le procès par contumace de leurs bourreaux s’est déroulé en France en 2010.

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