Covid-19 : la course aux vaccins, du côté de Pékin

Les vaccins chinois sont développés par le laboratoire Sinovac, le géant pharmaceutique public Sinopharm et le groupe CanSino Biologics, qui travaille avec l'armée chinoise.
Les vaccins chinois sont développés par le laboratoire Sinovac, le géant pharmaceutique public Sinopharm et le groupe CanSino Biologics, qui travaille avec l'armée chinoise. REUTERS - Dado Ruvic

La Chine aussi a développé plusieurs candidats-vaccins contre le Covid-19. Mais contrairement à ceux de Moderna, de Pfizer ou d'AstraZeneca, on ne sait que très peu de choses sur eux, alors même qu'ils sont déjà utilisés et que les laboratoires qui les ont développés assurent qu'ils sont efficaces.

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Moderna, Pfizer, AstraZeneca : il n'y en a que pour eux. La course aux vaccins contre le Covid-19 semble s'être réduite ces dernières semaines à un sprint à trois après la publication des résultats très encourageants quant à leur efficacité. Pfizer a même obtenu, mercredi 2 décembre, l'autorisation pour déployer son vaccin au Royaume-Uni dès la semaine prochaine.

Pourtant, loin de ce tumulte médiatique occidental, plus d'un million de Chinois ont été vaccinés contre le Covid-19, a affirmé Liu Jingzhen, PDG de Sinopharm, un groupe pharmaceutique qui a développé un candidat-vaccin, interrogé par la revue scientifique Nature, jeudi 3 décembre. "Pour l'instant, il n'y a eu aucun cas de complication", a ajouté ce dirigeant.

Au moins quatre vaccins en phase III des essais

Les laboratoires chinois ont déjà conclu des contrats pour vendre des centaines de millions de doses de leurs vaccins à des pays comme le Brésil, le Mexique, la Turquie ou encore les Émirats arabes unis, a rapporté la chaîne américaine CNN, le 2 décembre. Mohammed ben Rachid al-Maktoum, l'émir de Dubaï, s'est même porté volontaire pour participer à un essai clinique chinois, début novembre. 

Pourtant, ce vaste effort chinois dans le domaine des vaccins ne reçoit qu'un engouement médiatique très limité. "C'est quelque chose qui m'étonne et j'avoue ne pas savoir pourquoi on n'en parle pas plus", reconnaît un scientifique britannique joint par e-mail, qui a préféré garder l'anonymat.

Tout ce que l'on sait c'est "qu'il y a au moins quatre vaccins qui sont en phase III des essais", c'est-à-dire la dernière étape qui consiste à tester la molécule sur le plus de volontaires possibles, résume Bernd Salzberger, directeur du service d'infectiologie à la clinique universitaire de Regensburg (Allemagne), contacté par France 24. Deux d'entre eux semblent avoir obtenu une autorisation d'urgence pour être distribués à certaines catégories de la population, comme des militaires ou des employés qui travaillent à l'étranger, précise le New York Times, dans une enquête sur les vaccins chinois publiée le 17 novembre. 

Trois de ces vaccins chinois reposent sur la technologie dite des virus inactivés. "C'est la plus vieille technique vaccinale existante. Elle consiste à prendre un bout du virus, le rendre inoffensif et à l'injecter dans le corps du patient pour que son système immunitaire développe une réponse appropriée", note Zoltan Kis, spécialiste des vaccins à l'Imperial College de Londres, contacté par France 24 . L'avantage, c'est que l'on sait comment faire pour minimiser les risques d'avoir des effets secondaires dangereux. Mais ce sont aussi les vaccins qui prennent le plus de temps à développer. Le dernier vaccin chinois, lui, utilise une technique similaire à celui mis au point par Oxford pour AstraZeneca

Une dose pour 60 dollars

Mais ce qui manque à tous ces vaccins chinois, ce sont les données. Contrairement à ses concurrents occidentaux, il n'y a eu ni annonce au sujet de leur efficacité, ni publications dans une revue scientifique internationale qui permettrait de mieux comprendre comment ils fonctionnent. "Je n'ai rien trouvé nulle part", confirme le scientifique allemand Bernd Salzberger. 

Un flou qui commence à inquiéter certains spécialistes aussi bien en Chine qu'à l'étranger, note la revue Nature. "Tout le monde ici veut être le plus rapide à mettre son vaccin sur le marché alors même que nous, scientifiques, ne disposons même pas des éléments de base pour pouvoir évaluer leur efficacité”, reconnaît dans Nature un immunologue chinois qui a préféré garder l'anonymat.

C'est d'autant plus problématique que plusieurs médias ont constaté que ces vaccins peuvent, parfois, être achetés au coin d'une rue. À Yiwu, au sud de Shanghaï, la BBC a suivi, en octobre, des habitants qui faisaient la queue pour acquérir une dose de vaccin pour 60 dollars. Un mois plus tard, le New York Times confirmait que ce commerce continuait dans cette ville et que les prix avaient même été divisés par deux. “C'est distribué à n'importe qui, à condition de pouvoir payer et de faire la queue et les autorités ne font rien contre”, s'étonne la BBC.

Mais pour Zoltan Kis, il faut faire attention à ne pas juger l'approche chinoise à travers le prisme de nos règles sanitaires occidentales. "C'est sûr que si les résultats des tests de phase III avaient été rendus publics ce serait plus rassurant, mais le plus important reste que toutes les données ont été transmises aux autorités qui ont autorisé l'utilisation de ces vaccins", souligne ce chercheur à l'Imperial College de Londres. "Il ne faut pas oublier que pour Moderna, Pfizer et AstraZeneca, nous disposons aussi uniquement des annonces faites par communiqués de presse. Il n'y a certes aucune raison de douter de leur exactitude, mais nous n'avons pas encore les données scientifiques détaillées non plus pour ces vaccins", ajoute Bernd Salzberger.

>> Efficacité et autorisation : la course aux vaccins contre le Covid-19 s'accélère

Risque de la diplomatie du vaccin

Ce chercheur allemand précise aussi que ce n'est pas un hasard si les résultats des essais de phase III chinois sont plus longs à arriver. "En Chine, l'épidémie est sous contrôle, il fallait donc trouver des pays qui étaient prêts à procéder à des tests sur des vaccins chinois et où le virus circule encore activement pour évaluer l'efficacité du traitement", souligne-t-il. Et dans le contexte de tensions diplomatiques actuelles entre Pékin et plusieurs pays - que ce soit les États-Unis, l'Inde ou certains voisins asiatiques de la Chine - ce n'était pas une mince affaire. C'est pourquoi ces tests ont été effectués au Brésil, au Pakistan ou encore aux Émirats arabes unis.

Mais là où, pour les deux scientifiques, ce manque de transparence peut devenir plus gênant c'est si tous ces laboratoires chinois vendent les doses de leur vaccin dans le monde entier sans offrir plus de détails sur les résultats des essais. 

Pékin peut, en effet, être tenté de vouloir prendre tout le monde de vitesse afin de mener ce que CNN appelle une "diplomatie du vaccin". Mise en cause pour sa manière de gérer la situation au début de la pandémie, la Chine pourrait vouloir redorer son image en distribuant largement ses vaccins. Surtout si les États-Unis maintiennent leur stratégie du "America First" : "Pour l'instant, Washington n'a pas suggéré qu'un pourcentage quelconque de leur production de vaccin serait distribué aux pays pauvres. La Chine pourrait en profiter pour apparaître plus compatissante”, souligne Yanzhong Huang, un spécialiste des questions de politique sanitaire au Conseil des relations internationales, interrogé par CNN.

Bernd Salzberger espère qu'au minimum, les pays qui ont accepté d'acheter des vaccins chinois feront valider leur efficacité par les autorités sanitaires nationales avant de les acquérir. Surtout, il pense que l'OMS a un rôle important et urgent à jouer afin d'établir des "standards internationaux acceptés par tous" pour évaluer l'efficacité des vaccins contre le Covid-19. Ce serait le meilleur moyen pour éviter que la question des vaccins ne se transforme en foire d'empoigne géopolitique.

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