ANALYSE

Ex-esclaves sexuelles coréennes au Japon : "Un risque d’escalade des tensions entre les deux pays"

Kim Bok-dong (décédée en janvier 2019) a été l'une de ces esclaves sexuelles pour les troupes japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, le 15 août 2016, à Séoul.
Kim Bok-dong (décédée en janvier 2019) a été l'une de ces esclaves sexuelles pour les troupes japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, le 15 août 2016, à Séoul. © AFP (Archive)

La condamnation en justice du Japon par une cour de Séoul, vendredi, dans l’affaire des ex-esclaves sexuelles coréennes de la Seconde Guerre mondiale relance une longue bataille historique entre les deux pays. Entretien avec Alessio Patalano, professeur de défense et de sécurité en Asie de l'Est au King's College à Londres.

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Jusqu'à 200 000 femmes - principalement originaires de Corée mais également d'autres pays asiatiques y compris la Chine - ont été forcées à se prostituer dans des maisons closes pour militaires japonais durant la Seconde Guerre mondiale. En 2012, douze d’entre elles, dont cinq sont encore en vie, ont déposé plainte contre le Japon auprès d’une cour de Séoul. 

Le jugement, rendu vendredi 8 janvier par la justice sud-coréenne, enjoint Tokyo à dédommager ces douze femmes réduites à l'esclavage par l'armée impériale. Le tribunal du district central de Séoul a décidé que le gouvernement japonais devrait payer à chacune des victimes, ou à leurs familles, 100 millions de won (74 000 euros), a rapporté l'agence sud-coréenne Yonhap.

Cette décision sans précédent a été d’emblée condamnée par le Premier ministre japonais, Yoshihide Suga. "Notre pays n'acceptera jamais ce jugement", a-t-il réagi vendredi. Séoul "devrait abandonner cette action en justice", selon lui, ajoutant que "la question des femmes de réconfort" a "déjà été résolue, complètement et définitivement."

L’affaire de ces ex-esclaves sexuelles coréennes, appelées par euphémisme “femmes de réconfort” par certains Japonais, relance une longue bataille historique entre le Japon et la Corée du Sud. Pour Alessio Patalano, professeur de défense et de sécurité en Asie de l'Est au King's College à Londres, cette décision de justice ouvre un nouvel épisode de tensions diplomatiques entre les deux États.

France 24 : Pourquoi cette affaire resurgit-elle maintenant ? 

Alessio Patalano : En 2015, les gouvernements japonais et coréens ont signé un accord en vertu duquel, en principe, les deux pays s’engageaient de façon définitive à clore ce dossier. [ Aux termes de cet accord, le Japon offrait ses "excuses sincères" et versait 7 millions d'euros de dédommagements à une fondation afin d'aider les rares "femmes de réconfort" sud-coréennes toujours en vie, NDLR]. Or entre temps, la Corée du Sud a changé de gouvernement. Après la destitution de Park Geun-hye, c’est l’opposition de centre-gauche qui a gagné le pouvoir avec l’élection du président Moon Jae-in en 2017. Son courant a toujours soutenu la cause des “femmes de réconfort” et n’a jamais approuvé cet accord de 2015, mettant ainsi fin à son engagement diplomatique avec le Japon.

Pourquoi le Japon et la Corée du Sud ne parviennent-ils pas à s’entendre sur des excuses ou l'établissement d'une histoire commune ?

Ce n'est pas qu’une question de politique étrangère dans les rapports bilatéraux avec le Japon. Le problème fondamental c’est qu’en Corée du Sud, la question des “femmes de réconfort” est passionnelle, mais elle relève aussi de la politique intérieure. Les responsables politiques sud-coréens ont tendance à manipuler cette question pour orienter le débat politique. Des fonds sont accordés à la recherche sur les “femmes de confort”, la mobilisation populaire est encouragée autour de ce thème, et en même temps le gouvernement a mis fin à un accord historique avec le Japon, qui avait même conduit à un début d'indemnisation des victimes.

L’accord de 2015 comprenait quand même un milliard de yens (7 millions d'euros) de dédommagements à une fondation d'aide aux "femmes de réconfort". Jusqu’en 2018 plus de la moitié de cet argent a été versé, jusqu’à ce que Séoul demande de tout arrêter. 

Côté japonais, Tokyo se méfie du gouvernement coréen depuis qu’il a rejeté l’accord. Les Japonais ne voient plus l’intérêt d’être à l’écoute si la Corée du Sud ne fait pas d’effort de son côté. 

La décision de la justice coréenne a-t-elle des chances d'aboutir ? Quelles perspectives peut-elle ouvrir ?

Les Japonais ont clairement condamné la décision de justice coréenne, mais je pense qu’ils sont dans l’attente de la réaction de la nouvelle administration Biden qui prendra ses fonctions dans une douzaine de jours. L’accord de 2015 avait été chapeauté par les États-Unis, car pour Washington il était important que ses deux alliés en Asie du Nord-Est entretiennent de bonnes relations diplomatiques. D’ailleurs, le vice-président américain de l’époque était Joe Biden. Son équipe avait joué un rôle primordial dans les négociations entre les deux États.

Cela dit, on peut se demander si le gouvernement coréen de Moon Jae-in, très engagé sur la question des “femmes de confort” sera prêt à écouter une éventuelle médiation de Washington sur ce point.  

Le gouvernement sud-coréen pourrait très bien passer à l’action et poursuivre économiquement le Japon en s’appuyant sur cette décision de justice. La cour de Séoul, qui demande 100 millions de won (74 000 euros) pour chacune des plaignantes, pourrait très bien demander le gel des fonds japonais sur le territoire national coréen. Il y a un risque non négligeable d’escalade des tensions entre les deux pays.

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