Mahsa Amini

"Nous n’attendons qu’une étincelle" : quand la désobéissance civile s'installe en Iran

Six mois après la mort de Mahsa Amini et la vague de protestations anti pouvoir, la contestation est devenue sporadique en Iran. La désobéissance civile est le levier désormais utilisé par les Iraniens au risque d'être inquiétés.

Une femme marche sans foulard au cœur de Téhéran, le 11 octobre 2022.
Une femme marche sans foulard au cœur de Téhéran, le 11 octobre 2022. © AFP
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Les braises du mouvement de contestation en Iran sont loin d’être éteintes. "Dans la situation actuelle, tout incident peut déclencher de nouvelles protestations", note le sociologue Abbas Abdi, interrogé le 13 mars par l’AFP à Téhéran, près de six mois après la mort de Mahsa Amini, décédée le 16 septembre 2022, après son interpellation par la police des mœurs pour un "voile mal porté". 

Les dernières nouvelles venues d’Iran lui donnent raison. De petits groupes d’Iraniens n’ont pas hésité, mardi 14 mars, à détourner les célébrations nocturnes de la fête du feu persane, le "Chaharshanbeh suri", qui donne traditionnellement lieu à des regroupements de joie dans les rues à l’approche du nouvel an iranien. Sur plusieurs vidéos immortalisant l’évènement à Téhéran et à Rasht (Nord), la foule clame "Liberté", ou encore "Mort au dictateur". "Nous n’attendons qu’une étincelle", commente encore l’auteur de l’une de ces vidéos, dans un autre quartier de Téhéran.  

Pourtant, depuis le mois de janvier, les manifestations sont devenues sporadiques, à l’exception de la ville de Zahedan, dans le Baloutchistan (Sud-Est), où tous les vendredis donnent lieu à de grands rassemblements durement réprimés. Le mouvement de contestation se poursuit désormais sous la forme d’une multitude d’actes de désobéissance civile. 

Des prisonnières libérées refusent toujours de porter le voile 

Parmi ces gestes marquants, il y a quelques jours, une jeune femme a pris le risque de se hisser au sommet d’un panneau publicitaire sur une autoroute iranienne pour y accrocher une imposante banderole appelant à de nouvelles manifestations. La scène, filmée, a été diffusée sur les réseaux sociaux pour donner du courage à d’autres. 

Une autre vidéo a été largement partagée ces dernières semaines. Une ingénieure iranienne, Zainab Kazempour, a été invitée le 17 février à prononcer un discours dans le cadre du congrès de l’Organisation d’ingénierie de construction de Téhéran. Devant un amphithéâtre comble, l’Iranienne révoltée quitte la scène en jetant son foulard à terre. La raison ? Sa candidature au conseil d’administration de l’organisme iranien a été rejetée à cause de ses positions progressistes sur le voile, qu’elle refuse de porter sous la contrainte. Un geste fort qui a valu à Zainab Kazempour d'être poursuivie en justice pour "insulte" au voile musulman. 

Il y a aussi ces vidéos de prisonnières politiques à Téhéran, qui à peine libérées, cheveux aux vents, chantent – ce qui est interdit pour une femme seule en Iran – ou entonnent des slogans. Elle rendent hommage à leurs codétenues, réaffirment leur opposition au régime, scandent que le "pouvoir oppressif doit être détruit !", ou encore reprennent le célèbre slogan "Femme, vie, liberté !". 

>> À lire : Derrière les barreaux de la prison d'Evin, le courage des détenues iraniennes 

Depuis février, les autorités ont libéré 22 600 détenus dont les arrestations étaient "liées aux émeutes", a indiqué le 13 mars le chef de l'autorité judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei. Une amnistie savamment orchestrée, souligne cependant Clément Therme, chercheur associé à l'Institut international d'études iraniennes et enseignant à l'université Paul-Valéry de Montpellier. "Dans son récit officiel, le régime iranien veut montrer qu’il est dans 'une phase de réconciliation'".  

Des défenseurs iraniens des droits de l'Homme ont eux aussi qualifié cette grâce de "coup médiatique". Plusieurs activistes célèbres sont toujours emprisonnées, dont la militante des droits humains Narges Mohammadi, les défenseures de l'environnement Sepideh Kashani et Niloufar Bayani – condamnées en 2020 à dix ans de détention pour "espionnage" –, ou encore la militante germano-iranienne pour les droits humains Nahid Taghavi.   

Des aveux forcés pour avoir dansé  

Quant aux arrestations et aux condamnations, elles n’ont pas cessé pour autant. Et les gestes de désobéissance civile ne sont pas moins risqués que celui de manifester. Un couple a ainsi été condamné à 10 ans et demi d'emprisonnement, fin janvier, pour avoir dansé main dans la main sur la très symbolique "place de la Liberté" à Téhéran, dans une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux.  

Le 8 mars, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, un groupe de jeunes filles a filmé une chorégraphie au pied des immeubles du quartier d’Ekbatan à Téhéran. Vêtues de crop tops, elles dansent sur "Calm Down", un tube afrobeat langoureux et sensuel du chanteur nigérian Rema et de Selena Gomez. La police a entrepris une chasse à l’homme pour les retrouver et a fini par les arrêter. Après deux jours de détention, une vidéo a émergé sur les réseaux sociaux, le 14 mars, montrant les quatre copines, têtes voilées, s'avançant chacune à leur tour pour exprimer leurs regrets.  

Entre-temps, leur vidéo devenue virale sur Tiktok a inspiré d’autres femmes, qui se sont saisies du symbole. À Ispahan et à Chiraz, des Iraniennes ont repris la danse et se sont filmées en soutien.  

 

 

"Remettre en place le 'mur de la peur'" 

"Le régime essaie d’imposer l’idée que ces actes sont diligentés depuis l’étranger, alors qu’ils s’inscrivent dans un rejet du mode de vie imposé par la République islamique. En réalité, les autorités ont peur de perdre le contrôle sur la population", analyse Clément Therme. "Tout le travail du régime est de remettre en place le ‘mur de la peur’ qui est tombé depuis quelques mois".  

Preuve en est, il n’est plus rare dans les rues de Téhéran ou d'autres grandes villes d’observer la présence de plus en plus de femmes ne portant pas le voile, comme le rapporte le politologue Ahmad Zeidabadi, interrogé par l’AFP.  

Mais pour réprimer, explique le chercheur, l’État iranien dispose d’un "appareil structuré qui tient bon pour l’instant, étant donné qu’on n’observe aucune scission chez les Gardiens de la révolutions". Cette force de coercition "ne laisse pas l’espace de s’exprimer en manifestant dans la rue", poursuit le spécialiste de l’Iran. 

Force est de constater que le bilan humain est lourd, ce qui a pu dissuader les manifestants à reprendre le chemin de la rue : quatre exécutions, des dizaines de condamnations à mort, des tortures – dont des viols dans les prisons et au moins 530 personnes tuées dans les protestations depuis six mois, selon diverses ONG, dont Human Rights Iran. "Pour l’instant le régime a remporté une victoire sécuritaire certes, mais pas une victoire politique", relève Clément Therme.   

"La confiance avec la population est rompue, elle ne croit plus la propagande de l’État", ajoute-t-il. En atteste la forte émotion provoquée par l'affaire de la mystérieuse intoxication d'élèves dans des centaines d’écoles de jeunes filles au cours des trois derniers mois. Un drame que les parents d’élèves ont largement imputé aux autorités, malgré l’arrestation par les services de l’État de personnes soupçonnées d’être à l’origine de ces attaques toxiques, dont des certaines "impliquées dans les récentes émeutes" d’après un communiqué du ministère de l’Intérieur. 

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