Alexeï Navalny ou le parcours semé d'embûches d'un militant anticorruption

Alexeï Navalny entouré de journalistes dans l'avion pour Moscou, à l'aéroport Berlin Brandenburg, à Schoenefeld, dimanche 17 janvier 2021.
Alexeï Navalny entouré de journalistes dans l'avion pour Moscou, à l'aéroport Berlin Brandenburg, à Schoenefeld, dimanche 17 janvier 2021. © Mstyslav Chernov, AP
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Détracteur du Kremlin et pourfendeur de la corruption en Russie, l'opposant Alexeï Navalny a été incarcéré jusqu'au 15 février au moins, au lendemain de son arrestation controversée. Retour sur le parcours d'un militant engagé dans un combat inégal avec le pouvoir russe.

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Considéré par l'ONG Amnesty International comme un "prisonnier de conscience" victime d'une "campagne implacable" des autorités russes, l'opposant Alexeï Navalny se retrouve de nouveau derrière les barreaux.

Le militant anticorruption, décrit par les médias occidentaux comme "l’ennemi numéro 1" du Kremlin, est rentré en Russie, dimanche 17 janvier, où il a été arrêté, après cinq mois de convalescence passés en Allemagne à la suite d'un empoisonnement par un agent innervant de type Novitchok, selon son entourage et des laboratoires occidentaux.

La nouvelle de l’arrestation d’Alexeï Navalny, qui s'est imposé comme l'une des rares figures de l'opposition à défier frontalement le pouvoir russe incarné par Vladimir Poutine, a provoqué un tollé international et un concert de critiques contre Moscou.

Un activiste anticorruption venu du Web

La notoriété de cet avocat de formation, marié, père de deux enfants, et orthodoxe pratiquant, n’a cessé de croître ces dernières années, plus en Occident que dans son propre pays, au gré de ses arrestations et de ses incarcérations.

Tout commence avec le lancement, en 2007, de sa croisade anticorruption via le réseau social LiveJournal, puis sur son blog personnel Rospil.info à partir de 2009. Totalement inconnu en Russie, Alexeï Navalny consacre alors son énergie à dénoncer l’ampleur de la corruption qui gangrène le pays et les élites russes.

En 2010, il accuse Transneft, un géant russe de l’industrie énergétique, d’avoir détourné 4 milliards de dollars (3,3 milliards d’euros) lors de la construction d'un gigantesque pipeline reliant la Sibérie à l'océan Pacifique. Ses méthodes et ses révélations lui valent d’être surnommé par les médias occidentaux le "Julian Assange russe", en référence au fondateur de WikiLeaks.

En 2011, il fonde une organisation, le Fonds de lutte contre la corruption (FBK), afin de traquer les détournements dans les sociétés publiques et la corruption dans les grands groupes russes. Les investigations d’Alexeï Navalny et de ses équipes, très documentées, font des millions de vues sur YouTube et dérangent au-delà même de la sphère politique.

L’opposant s’attire de nombreuses inimitiés en n’hésitant pas s’attaquer aux fleurons de l’économie russe, que ce soit le géant Gazprom, qui possède le monopole de l'exploitation du gaz naturel en Russie, mais aussi Rosneft, la principale compagnie pétrolière du pays, ou encore la banque VTP.

Après avoir été soumis à plusieurs obstructions administratives, visé par une enquête pour "blanchiment" et vu ses comptes gelés, le FBK a été classée, en octobre 2019, "agent de l'étranger" par le ministère de la Justice.

Inéligible jusqu’en 2028

Parallèlement, fort de la légitimité tirée de son combat contre la corruption, Alexeï Navalny s’implique de plus en plus sur le terrain politique, où l’opposition est marginalisée tout autant qu’elle est ignorée par les médias téléguidés par le pouvoir.

Après les élections législatives de 2011, remportées par le parti de Vladimir Poutine, Russie unie, il engage un nouveau combat avec ce qu’il appelle le "parti des voleurs et des escrocs" en dénonçant des fraudes électorales constatées pendant le scrutin.

Le charisme et les talents d’orateurs d’Alexeï Navalny le propulsent au rang des meneurs de la contestation de l'hiver 2011-2012, qui voit l'opposition mobiliser des centaines de milliers de manifestants contre le pouvoir.

Son omniprésence sur les réseaux sociaux et son activisme lui offrent une visibilité accrue, mais lui coûtent aussi de nombreuses convocations judiciaires et des campagnes de dénigrement allant jusqu’à l’accuser d’être un agent de la CIA.

En 2012, il est condamné à quinze jours de prison après des heurts avec la police lors d’une manifestation, avant d’être assigné à résidence près d’un an, entre février 2014 et février 2015, dans le cadre d’une procédure qui vise également son frère, Oleg Navalny.

Les deux hommes sont conjointement accusés d’avoir détourné 27 millions de roubles (394 000 euros) au détriment du fabricant français de cosmétiques Yves Rocher. Il sera condamné à trois ans et demi de prison avec sursis.

De son côté, Alexeï Navalny, qui conteste vigoureusement toutes les accusations de malversations, multiplie les provocations en violant son assignation à résidence, en se rendant en décembre 2014 à une manifestation sous les murs du Kremlin, puis coupant son bracelet électronique début janvier 2015.

L'opposant ne se démonte pas et parvient à présenter sa candidature à la mairie de Moscou en 2013 et récolte, officiellement, 27 % des voix. Un résultat qu'il a estimé très inférieur à son score réel, et qui le pousse à demander, en vain, un recomptage des voix.

Toujours est-il que c’est la dernière fois qu’Alexeï Navalny est autorisé à participer à un scrutin sur le territoire russe. Sa candidature à l'élection présidentielle de 2018 est rejetée par la Commission électorale centrale, en raison d'une condamnation à cinq ans de prison avec sursis pour détournement de fonds dans une affaire remontant à 2009. La Commission a même averti que l'opposant ne pourrait se présenter à une élection avant 2028. Alexeï Navalny accuse, lui, le Kremlin de torpiller sa candidature pour étouffer l’opposition.

Mais même déclaré inéligible, l’activiste, un temps proche des milieux ultra-nationalistes, appelle l'opposition a rester mobilisée, multiplie les appels à manifester, et garde un pouvoir de nuisance.

En septembre 2019, alors qu’une soixantaine de candidats de l’opposition, dont certains font partie de ses alliés, sont exclus des élections censées renouveler le Parlement de Moscou, Alexeï Navalny appelle ses partisans à voter utile. Précisément en faveur du candidat le mieux placé face à celui du pouvoir. Une stratégie payante qui voit le parti Russie unie perdre 19 des 45 sièges de la capitale.

Mais alors qu’il préparait une campagne active en vue des législatives russes prévues en septembre, le 20 août 2020, Alexeï Navalny est placé en réanimation dans un état grave dans un hôpital de Sibérie après un malaise à bord d'un avion. C’est le début de l’affaire de l’empoisonnement présumé, ordonné selon l'opposant par Vladimir Poutine.

Une affaire qui a connu un énième rebondissement, dimanche, avec son interpellation, motivée par la violation des mesures de contrôle judiciaire pendant qu'il était soigné... en Allemagne.

 

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