PORTRAIT

Le patriarche Kirill, un chef de l’Église orthodoxe russe très politique

Le patriarche orthodoxe russe Kirill, le 23 avril 2022 à Moscou.
Le patriarche orthodoxe russe Kirill, le 23 avril 2022 à Moscou. © Alexander Nemenov, AFP

De son vrai nom Vladimir Mikhaïlovitch Goundiaïev, celui que l'on nomme "Kirill" est, depuis 2009, le seizième patriarche de l'Église orthodoxe russe. Ces derniers temps, il s'est régulièrement retrouvé sous le feu des projecteurs en raison de ses prises de position en faveur de l'offensive russe en Ukraine.

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Jeudi 5 janvier, le patriarche de l’Église orthodoxe russe de Moscou, Kirill (ou Cyrille, en français), appelait – tout comme le président turc Recep Tayyip Erdogan – à un cessez-le-feu sur le font russo-ukrainien à l’occasion du Noël orthodoxe. Quelques heures plus tard, le président russe Vladimir Poutine ordonnait une trêve de 36 heures, la première décrétée depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine – bien que les tirs d’artillerie se poursuivaient finalement, vendredi, des deux côtés.

Le patriarche Kirill a-t-il une telle influence en Russie qu'il peut imposer un cessez-le-feu à Vladimir Poutine ? Portrait et éléments de réponse.

Liens avec le KGB

Entré au séminaire de Léningrad à 19 ans, le patriarche Kirill – de son vrai nom Vladimir Mikhaïlovitch Goundiaïev – devient moine à 23 ans. Moins d'une décennie plus tard, il est déjà évêque. "Il a été remarqué par le métropolite Nicodème de Léningrad, qui dirigeait le département des relations extérieures du patriarcat de Moscou dans les années 1960-1970. Kirill a été fait évêque à l’âge de 30 ans, au sein de ce département", explique Antoine Nivière, professeur à l'université de Lorraine, spécialiste de l'histoire culturelle et religieuse de la Russie.

Ce département des relations extérieures était "éminemment politique, en contact étroit avec le KGB, parce qu’il impliquait des relations régulières avec des personnalités religieuses et des autorités politiques d’autres pays". Les ecclésiastiques qui le composent doivent rendre "des rapports au retour de leurs séjours à l’étranger ou sur leurs contacts avec des délégations étrangères", précise Antoine Nivière.

Au début des années 1990, après la chute de l’URSS, une commission parlementaire russe enquêtant sur les activités du KGB établit ainsi avec une forte probabilité que l’agent sous le nom de "Mikhaïlov" est l’actuel patriarche Kirill. "Ces éléments font peser un fort soupçon de liens entre le KGB et une Église russe qui était à l’époque très contrôlée et surveillée", pointe Antoine Nivière. Le père et le grand-père du patriarche Kirill, des religieux, ont d'ailleurs connu les camps soviétiques.

Le 25 février 1991, Vladimir Goundiaïev est élevé à la dignité de métropolite de Smolensk et de Kaliningrad. En 2009, il est élu patriarche de Moscou et de toutes les Russies, et intronisé le 1er février.

Le président russe Dmitri Medvedev (à droite) face au patriarche Kirill (à gauche) à l'occasion de son intronisation, le 1er février 2009.
Le président russe Dmitri Medvedev (à droite) face au patriarche Kirill (à gauche) à l'occasion de son intronisation, le 1er février 2009. Mikhail Klimentyev, AFP

"Verticale du pouvoir"

Le patriarche Kirill "dispose d’une grande influence auprès de la société civile, des orthodoxes et des gouvernements russes dans la mesure où c’est une figure publique qui intervient depuis longtemps dans les débats qui animent la Russie. Il est actif dans le débat public depuis l’ère soviétique – et il l’a particulièrement été depuis une dizaine d’années", explique Cyril Bret, chercheur associé sur la Russie et l’Europe orientale au sein de l’Institut Jacques Delors et enseignant à Sciences Po Paris.

Très influent en Russie donc, mais pas seulement : "Il est le chef de la plus grande communauté chrétienne orthodoxe au monde et du clergé orthodoxe le plus riche au monde. Il a donc une influence internationale extrêmement forte", poursuit Cyril Bret.

>> À lire aussi : "Le métropolite Kirill élu à la tête de l'Église orthodoxe"

"Tout comme Vladimir Poutine au sein de l’État, le patriarche Kirill a imposé une verticale du pouvoir au sein de l’Église orthodoxe russe depuis 2009. Toutes les décisions sont prises par lui et sont imposées aux évêques. Il impose sa volonté et ses choix", explique Antoine Nivière.

Aujourd’hui âgé de 76 ans, Kirill a su se faire une place au sein de l’establishment russe. "Il n’a pas de pouvoir au sein de l’État russe à proprement parler. Ce n’est pas le guide spirituel du régime. Il fait toutefois partie du système parce qu’il représente la principale religion traditionnelle en Russie", note Antoine Nivière.

"Le patriarche Kirill est quelqu’un de très intelligent, de brillant, d’habile. Il a un grand sens politique et il s'exprime très bien en public", détaille le professeur, avant d'ajouter : "Pour les gens qui ont la mentalité du KGB comme Poutine, il est l’un des leurs." Kirill fait partie du système poutinien et de l’establishment russe "pour avoir donné des gages et rendu de bons et loyaux services à l’État".

De la proximité avec Poutine, mais "pas de connivence"

Le patriarche Kirill est "très proche des cercles gouvernementaux et particulièrement de l’aile conservatrice du parti présidentiel Russie unie. Il a une relation extrêmement proche avec Dmitri Medvedev (ancien président et ancien Premier ministre russe, NDLR). Sa proximité avec Vladimir Poutine est réelle même s'il ne s'agit pas d'une relation de type personnel", indique Cyril Bret.

"Vladimir Poutine et le patriarche Kirill se rencontrent régulièrement. Ils ont parfois fait ensemble de brefs séjours dans des monastères russes. Il y a une certaine proximité, mais pas une forte connivence entre eux. C’est un jeu subtil d’intérêt mutuel dont il s’agit", analyse Antoine Nivière.

Comme le précise Cyril Bret, Kirill a "soutenu en Russie la politique familiale du gouvernement, et à l'extérieur la campagne militaire en Syrie à partir de 2015".

Fervent soutien de l'invasion de l'Ukraine

Depuis l’accession de Kirill à la tête du patriarcat de Moscou et de toutes les Russies, la presse a révélé plusieurs scandales le concernant, qui ont quelque peu terni son image. "On a vu circuler des photos de lui sur un yacht de luxe, une autre avec une montre de 20 000 à 25 000 euros au poignet qui avait été mal floutée", explique Antoine Nivière, qui indique que "son image n'est pas très positive au sein d'une partie des orthodoxes de Russie".

Pour l'expert, "il donne l’impression d’être un homme du pouvoir, qui aime s'entourer d'un certain confort. Quoique moine, comme le sont tous les évêques orthodoxes, il ne donne pas l’image d’un ascète, d'un homme au mode de vie simple et modeste, à l'inverse du pape François, par exemple."

Depuis l'invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février, il est un fervent soutien de l'intervention décidée par le président russe. Il a ainsi prononcé plusieurs sermons en ce sens, donnant sa bénédiction aux troupes russes tout en fustigeant les autorités ukrainiennes.

Dès le 27 février, dans une homélie, le chef de l’Église orthodoxe russe avait qualifié de "forces du mal" ceux qui luttent contre l’unité historique des deux pays. Fin septembre, il assurait dans un sermon que les personnes tuées en remplissant leur "devoir militaire" accomplissaient un "sacrifice qui lave tous les péchés".

"La demande de trêve (pour le Noël orthodoxe, NDLR) permet au patriarche Kirill d’améliorer son image, très ternie depuis le début du conflit, notamment auprès des orthodoxes ukrainiens. C’est également une occasion d’améliorer son image sur la scène internationale, dans les relations œcuméniques avec les autres Églises chrétiennes", explique Antoine Nivière. "Ce geste lui permet aussi de montrer qu’il n’est pas un va-t-en-guerre comme on le décrit depuis plusieurs mois."

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