Gilets jaunes : "Le sentiment d'être ignoré et méprisé est toujours là"

Un rond-point tenu par les Gilets jaunes à Caen le 18 novembre 2018 au lendemain du début du mouvement.
Un rond-point tenu par les Gilets jaunes à Caen le 18 novembre 2018 au lendemain du début du mouvement. © Charly Triballeau, AFP

Le mouvement des Gilets jaunes a fêté ses deux ans, mardi. Si les rassemblements sur les ronds-points et les manifestations se sont essoufflés, le mouvement de colère pourrait resurgir sous une autre forme. 

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Le 17 novembre 2018, la France est devenue jaune. Vêtus du gilet fluorescent, réservé jusqu'alors à la sécurité routière, 282 000 manifestants, selon le ministère de l’Intérieur, ont occupé, ce jour-là, les ronds-points et bloqué des routes un peu partout en France. Le mouvement des Gilets jaunes est né.

Deux ans et une pandémie de Covid-19 plus tard, où en est le mouvement ? Peut-il resurgir à la faveur de la grogne contre la gestion de la pandémie, la crise économique ou des prochaines échéances électorales ?

"Pour l'imaginaire collectif, Gilets jaunes est devenu un symbole de la lutte", explique Jean Viard, sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof- CNRS, interrogé par France 24. "Quand on demande aux gens ce qu'ils pensent des Gilets jaunes, ils en pensent du bien à environ 52/53 %. Le taux de soutien n'a jamais baissé."

"Ils sont toujours là. Le fait qu'une partie des revendications ait été satisfaites les a diminués. Le fait que les casseurs aient pris la main les a rafraîchis mais ils sont toujours là", ajoute François Dubet sociologue et professeur émérite à l’université de Bordeaux, qui a analysé le mouvement dans le cadre du livre collectif "La révolte des Gilets jaunes" (Éd. Niet).

"Incontrôlé, imprévisible et hétérogène"

Les experts interrogés rappellent le caractère singulier du mouvement né à l'automne 2018 à la suite d'un appel sur les réseaux sociaux à manifester contre la hausse du prix de l'essence.

"L'ampleur du phénomène a surpris tout le monde y compris les Gilets jaunes eux-mêmes. D'habitude, les mouvements naissent grâce aux appels des associations ou aux syndicats. Là, tout est parti d'appels de personnes enregistrées sur leur portable. C'est un mouvement spontané", note François Dubet. "Il est exceptionnel dans la mesure où il a duré longtemps, a mobilisé beaucoup de gens et ne s'est pas doté d'organisation traditionnelle. Il est resté incontrôlé, imprévisible et hétérogène. C'est quelque chose d'inédit dans l'histoire récente."

"Le mouvement des Gilets jaunes était un mouvement périurbain ou rural de gens qui travaillent dans les villes dans des activités de services ou de commerces. Ce n'est pas un mouvement socialement homogène, il va de petits patrons aux routiers. Ce sont souvent des gens qui se sont extirpés de la condition ouvrière de leurs parents. Je les appelle des 'ouvriers réussis', ils ont quitté les HLM de leurs parents pour s'installer dans les lotissements à côté des villes", détaille Jean Viard. "Cette population s'est retrouvée à la porte des métropoles et de la mondialisation. On a commencé à leur dire : il faut habiter en ville, il faut se déplacer à vélo, il faut s'habiller écolo, il faut se débarrasser des diesels… Ils ont fini par avoir le sentiment qu'on les avait oubliés."

Un faisceau de revendications flous qui a permis au mouvement de durer

Le mouvement combattait initialement la hausse des taxes sur les carburants mais les revendications se sont élargies rapidement : un changement de politique d'Emmanuel Macron ou son départ, la fin des 80 km/h sur les départementales, la mise en place d'un référendum d'Initiative citoyenne… Une hétérogénéité des revendications qui ont permis au mouvement de durer.

"Ce qui caractérise le mouvement, c'est l'absence de revendications. C'est un mouvement qui a été l'expression d'un ras-le-bol général. Il a été une agrégation de colères individuelles. En écoutant ce que racontaient les Gilets jaunes, c'était toujours des histoires personnelles et une impression d'être méprisé", explique François Dubet. " Et quand il n'y a pas de revendications, elles ne sont jamais satisfaites."

Pourtant, Emmanuel Macron s'y astreint. Dès décembre 2018, il renonce à la hausse de la fiscalité du carburant et annonce 100 euros de plus par mois pour les salariés au Smic, des heures supplémentaires "sans impôts ni charges".

Rien n'y fait. Elles ne s'éteignent pas. Les samedis de mobilisation se succèdent, les grandes manifestations à Paris aussi. Elles se radicalisent. Plusieurs rassemblements se terminent dans la violence. Les cas documentés de violences policières à l'encontre des Gilets jaunes se multiplient. Seul le premier confinement mettra un terme à la litanie de samedi de mobilisation. Mais les groupes Facebook, vecteurs des mobilisations, continuent d'être actifs. Quelques irréductibles occupent encore des ronds-points, comme à Montargis.

Des réseaux en sommeil

"Certains [Gilets jaunes] demandent toujours le référendum d'initiative citoyenne (RIC), d'autres se sont désengagés mais restent investis sur les réseaux sociaux. C'est un classique de la sociologie des mobilisations : elles naissent, entrent en veille voire déclinent. Les personnes font autre chose mais ces réseaux sont dormants, on ne peut pas prévoir sous quelle forme mais sans trop se tromper, on peut prédire que ces réseaux se réactiveront", note Magali Della Sudda, chargée de recherche au CNRS et spécialiste des Gilets jaunes, interrogée par l'AFP.

"On peut imaginer qu'à l'avenir, ces comportements militants se reproduisent. Les collectifs qui se sont maintenus ont vécu des expériences de convergence des luttes, lors de mobilisations pour l'environnement avec Youth for climate ou contre la réforme des retraites. C'est un mouvement qui a créé des liens d'entraide avec des réseaux politiques forts, qui sont susceptibles de se remobiliser", ajoute Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en sciences politiques à l'université de Montpellier, questionnée par l'AFP.

L'incarnation française d'un mouvement global

Pour certains chercheurs, un autre aspect du mouvement des Gilets jaunes a infusé dans le débat public : une défiance envers les institutions établies. En février 2019, une grande enquête de l'Ifop révélait que, parmi les Gilets jaunes, le conspirationnisme était nettement plus fort que dans le reste de la population. En cette période de confinement, la politique sanitaire à mener est un terrain d'expression de cette facette des Gilets jaunes. Le récent documentaire complotiste "Hold-up" et les messages anti-masques ont eu un certain succès dans ces sphères, comme le note  Tristan Mendès-France, spécialiste des cultures numériques.

"Il y a une porosité évidente entre ces différents mouvements de contestation des mesures sanitaires et les Gilets jaunes. Les groupes à l’intérieur desquels ces informations circulent de façon décentralisée permettent à certaines communautés de polliniser d’autres groupes”, explique au HuffPost Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’université de Paris.

"Il reste des Gilets jaunes la méfiance envers les institutions, un certain complotisme. On a l'impression que les partis politiques sont incapables de se faire le relais de leurs colères. On a appelé en France ce mouvement 'Gilets jaunes'. En Angleterre, c'était le Brexit. Aux États-Unis, c'était Donald Trump. En Italie, le mouvement 5 étoiles. Les Gilets jaunes sont l'expression française d'un mouvement général de défiance contre les institutions politiques. Le sentiment d'être ignoré et méprisé est toujours là", avertit François Dubet.

Face à l'absence de perspectives et la persistance d'inégalités profondes encore aggravées par le confinement, la colère jaune pourrait-elle trouver un débouché politique ? Éric Drouet, ancienne figure du mouvement, y croit et a déclaré sa candidature à la présidentielle 2022. Cependant, pour les chercheurs interrogés, un débouché politique est loin d'être acquis même si une tentation de l'homme fort existe dans le mouvement.

"Les Gilets jaunes ne sont pas politisés, ils ne votent pas et sont contre toute la hiérarchie politique. Il y a une dimension quasi anarcho-syndicalisme. D'ailleurs quand un leader apparaît, il le tue. Il y a des colères plus que des programmes. Ils sont représentatifs d'une époque : il n'y a plus de grand projet politique. Ceux qui se sentent oubliés s'offrent un baroud d'honneur sans vouloir prendre le pouvoir", explique Jean Viard, qui note tout de même qu'une partie du mouvement réclame "une forte autorité pour corriger une société qui irait dans la mauvaise direction".

"Aux Européennes, les Gilets jaunes ont plutôt voté Front national mais c'est loin d'être un raz-de-marée vers ce parti", rappelle François Dubet. "Le général De Villiers, Didier Raoult… On a l'impression que s'ils se présentaient ils pourraient faire un score mais ce mouvement est autodestructeur de ses propres idoles. D'ailleurs, le comique Bigard a voulu se faire le porte-parole des Gilets jaunes à la présidentielle. Il a dû se faire exfiltrer d'une manifestation. Ce mouvement semble très loin de la politique."

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