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Valéry Giscard d'Estaing, féministe (un peu) malgré lui

La décision de VGE de confier à Simone Veil la bataille pour le droit à l'avortement s'est avérée être un succès stratégique.
La décision de VGE de confier à Simone Veil la bataille pour le droit à l'avortement s'est avérée être un succès stratégique. © Archives, AFP
Texte par : Benjamin DODMAN
7 mn

La présidence française de Valéry Giscard d'Estaing, décédé le 2 décembre à l'âge de 94 ans, a été marquée par une série d'avancées pour les droits des femmes, dont la légalisation de l'avortement en 1975. Mais ce chef d'État que l'on dit "modernisateur" a-t-il été moteur des réformes ou était-il simplement en phase avec une époque qui réclamait des changements ?  

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Valéry Giscard d'Estaing, un homme politique féministe ? Depuis l'annonce de sa mort le 2 décembre, de nombreux hommages ont salué la mémoire du président défunt, rappelant les nombreuses mesures qui ont fait progresser la cause des femmes pendant son septennat. Certains ont notamment souligné sur les réseaux sociaux, notamment, que les femmes devraient lui être "reconnaissantes", à l'instar de l'intellectuel français Bernard-Henri Lévy, qui résume le président en ces termes : "L'homme qui a nommé Simone Veil. Et à qui les femmes françaises, donc, doivent tant."

Les progrès en la matière sont incontestables sous sa présidence. Dès son arrivée à l'Élysée, le centriste VGE nomme pas moins de cinq femmes dans son gouvernement. Une première à l'époque. Premier symbole, pendant cette ère post-révolution de Mai 68, la création d'un secrétariat d'État à la Condition féminine, avec à sa tête, la journaliste Françoise Giroud. Cette mesure qui sera par la suite reprise dans de nombreux pays.  

Parmi les mesures phare de son septennat (de 1974 à 1981), on retient la légalisation de l'avortement en 1975, le divorce par consentement mutuel en 1975, la pilule contraceptive remboursée par la Sécurité sociale en 1974 et le viol reconnu comme un crime en 1981. 

VGE, accompagnateur de la cause féministe 

Mais est-ce à dire que Valéry Giscard d'Estaing avait la cause des femmes chevillée au corps ? D'aucuns s'interrogent. Lorsqu'on lui a demandé, à la veille de son échec électoral de 1981, s'il était féministe, il s'est lui-même caché derrière la formule : "Les gens le disent…" 

Pour Françoise Picq, politologue et ardente militante féministe, VGE a surtout compris que les questions de société lui conféreraient "une meilleure image de modernisateur". Elle va même plus loin. "Suggérer que Giscard a accordé des droits déterminants aux femmes, c'est comme dire que de Gaulle a donné le droit de vote aux femmes, ce n'est tout simplement pas vrai", assure la militante. Certes, c'est bien le Général qui a signé l'ordonnance du 21 avril 1944 qui instaure le droit de vote aux femmes, mais cette décision revient collégialement à l'assemblée consultative d'Alger, qui a voté en sa faveur. Tout comme de Gaulle, "Giscard ne s'est pas opposé à ces changements. Mais il a accompagné le mouvement, le considérant comme un symbole de la modernité qu'il souhaitait incarner." 

Lorsque VGE arrive au pouvoir en 1974, la Cour suprême aux États-Unis a déjà légalisé l'avortement depuis un an. En France, une intense campagne réclamant des droits similaires bat son plein. "Lorsque Valéry Giscard d'Estaing est arrivé au pouvoir, notre mouvement était si puissant qu'il lui était presque impossible de ne pas agir, se souvient François Picq. Mais les résistances autour du projet de loi étaient telles qu'il a néanmoins fallu du courage pour défier l'opposition et les rangs de sa propre majorité ainsi que l'Ordre national des médecins, farouchement opposé." 

"Des choix calculés"

Mais là encore, le président français ne s'est pas livré seul à la bataille. Sa principale contribution a été de désigner Simone Veil, ministre de la Santé modérée mais tenace, pour monter au front. "Le choix de Simone Veil pour faire adopter cette loi peut surprendre les gens aujourd'hui", déclare la philosophe et historienne Geneviève Fraisse. Le secret de VGE a été de faire de la question de l'avortement une question d'hygiène publique en insistant sur le taux de pertes horribles causées par les avortements clandestins. "Après tout, Valéry Giscard d'Estaing aurait pu choisir Françoise Giroud, sa secrétaire d'État à la Condition féminine. Mais il n'essayait pas de plaire aux femmes qui manifestaient dans les rues. Il a fait un choix calculé destiné à assurer son succès au parlement." 

La loi Veil légalisant l'interruption volontaire de grossesse est entrée en vigueur au début de l'année 1975, après des mois de débats acharnés, au cours desquels la ministre a dû endurer un torrent d'insultes des membres de son propre parti de centre-droit, dans un Parlement composé presque entièrement d'hommes. La loi aboutit à un texte de compromis rédigé de manière à calmer les ardeurs des législateurs les plus conservateurs afin de s'assurer que la loi puisse bien être adoptée avec le soutien de l'opposition de gauche. Le texte comprend ainsi une série de conditions restrictives et prévoit une révision dans son ensemble en 1979. Il est effectivement révisé à la fin de son mandat. Mais quatre ans après, les hostilités vis-à-vis de la loi ont alors quasiment disparu, et l'Ordre des médecins finit même par saluer ce succès en matière de santé publique.  

Libre de son corps, libre de sa vie

Six mois après la promulgation de la loi Veil, une autre loi, adoptant le divorce par consentement mutuel, marque une nouvelle victoire majeure. Institué pour la première fois pendant la Révolution française, avant d'être progressivement démantelé sous Napoléon et des régimes successifs qui ont dépouillé les femmes de droits fondamentaux, le divorce par consentement mutuel est finalement rétabli près de deux siècles plus tard. "La loi sur le divorce a marqué une énorme avancée démocratique", déclare Geneviève Fraisse. "Avec l'IVG, une femme pouvait désormais librement disposer de son corps. Avec le divorce, elle pouvait également disposer de sa vie." 

C'est également au cours de cette année 1975 qu'une nouvelle loi a permis de faire figurer le nom des deux conjoints sur les déclarations d'impôt, reconnaissant ainsi officiellement la contribution des femmes au revenu familial. De nombreuses avancées qui font dire à Geneviève Fraisse que la France a vécu là une "décennie de mutation pour les droits des femmes", qui a commencé en 1970, avec la fin de l'autorité paternelle – et son remplacement par l'autorité parentale – et s'est terminée dix ans plus tard avec la criminalisation du viol. 

Reste que "ces réformes doivent être remises dans le contexte des campagnes féministes de masse en France et à l'étranger, conclut l'historienne Mathilde Larrère dans les colonnes de Libération […]. Il ne faut pas se contenter de rendre hommage aux hommes, en particulier aux présidents, pour les actions menées par les femmes. […] Valéry Giscard d'Estaing a surtout su nommer des femmes qui ont mené ces combats." 

Un article traduit de l'anglais par Aude Mazoué

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