"Charte des principes" de l'islam de France : "Un texte pondu d’en haut pour le bas"

Une "charte des principes" de l'islam de France avait été réclamée par Emmanuel Macron, le 18 novembre 2020, dans le cadre de son offensive contre les séparatismes.
Une "charte des principes" de l'islam de France avait été réclamée par Emmanuel Macron, le 18 novembre 2020, dans le cadre de son offensive contre les séparatismes. © Philippe Desmazes, AFP

Une "charte des principes" de l'islam de France a été approuvée, dimanche, par les dirigeants du Conseil français du culte musulman. Pour Franck Frégosi, spécialiste de la gouvernance de l'islam en France, ce texte "qui semble pondu d’en haut pour le bas", ne prend parfois "pas suffisamment en compte les réalités locales".

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Après plusieurs semaines de négociations, le Conseil français du culte musulman (CFCM), organisme chargé de représenter l'islam auprès des pouvoirs publics, a formellement approuvé, dimanche 17 janvier, une "charte des principes" de l'islam de France.

Le texte, réclamé par Emmanuel Macron en novembre dans le cadre de son offensive contre les séparatismes, affirme la "compatibilité" de la foi musulmane avec la laïcité, "l'égalité homme-femme" et rejette "l'instrumentalisation de l'islam à des fins politiques". Se félicitant de l'accord trouvé par les dirigeants du CFCM, le chef de l'État a salué, lundi, "un engagement net, clair et précis en faveur de la République".

Directeur de recherche au CNRS au sein du laboratoire Groupe Société Religion et Laïcité (GSRL), Franck Frégosi, également enseignant à Sciences-Po Aix, note dans la charte de nombreux paradoxes pouvant expliquer certaines incompréhensions soulevées et critiques formulées à l'égard d'un tel texte. Des critiques reposant principalement sur la méthode employée pour répondre à la demande des pouvoirs publics.

France 24 : Comment cette charte est-elle perçue, de manière générale, par les acteurs du culte musulman ?

Franck Frégosi : Il y a ceux qui s’inscrivent dans la dynamique du CFCM, et ceux qui ne le font pas. De manière générale, il y a une forme d’incompréhension, de critique à l’encontre de la méthode.

L’idée que les principaux acteurs de l’islam de France puissent se doter d’un texte fédérateur ne choque personne. Ce qui interpelle, ce sont les modalités dans lesquelles ça s’est réalisé, car il est clair que c’est suite à une injonction du chef de l’État, dans le courant du mois de novembre, lorsqu'il a exigé d’avoir un conseil sur les imams. Ensuite est née cette idée de créer une charte qui serait opposable aux imams prêchant en France et relevant de l’obédience du CFCM.

Il y a donc des opinions contrastées : une majorité d’acteurs sont extrêmement critiques sur la méthode, et dubitatifs quant à sa sphère d’application. Qui va se référer à cette charte et qui va la mobiliser ? Les neuf fédérations qui participent au CFCM ont l’intention d’y faire appel. Ces dernières devront veiller à ce que cette charte soit appliquée dans leurs propres mosquées avec tout ce que cela implique en matière de surveillance et de contrôle de ce que les imams pourront dire. Mais en dehors du CFCM, qui est concerné, sachant que la moitié des lieux de culte en France ne relève pas de ce Conseil ?

Sur l'utilité de cette charte, une des hypothèses pourrait être qu’elle puisse être utilisée par les pouvoirs publics lorsqu’une municipalité est saisie par une demande de mise à disposition d’un terrain communal. On pourrait exiger dans ce cas que les demandeurs prennent position par rapport à ce texte.

Quoi qu'il en soit, des questions et des critiques fortes vont émerger. Pas tant sur l’idée, mais davantage sur la façon dont elle a été rédigée et sur les circonstances dans lesquelles elle a été adoptée.

C'est notamment le cas de l'imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, qui critique le contexte dans lequel ce texte a été adopté : sous la pression des pouvoirs publics avec une injonction à accoucher coûte que coûte d’un document, et à éviter qu’il y ait une dissension en interne.

Quels articles de cette charte peuvent particulièrement alimenter les incompréhensions, voire les critiques ?

Ce document, en dix articles, est un peu comme les tables de la loi, ou les 10 commandements de l’islam républicain en France. Il cadre très clairement l’idée selon laquelle, dans ce pays, les musulmans n’ont d’autre loi que la loi de la République. Cette loi s’impose aux convictions religieuses des uns et des autres. C’est un rappel du principe de la primauté de la loi civile, ce qui correspond à une attente très forte des pouvoirs publics par rapport à des discours visant à dire que les musulmans auraient tendance à privilégier les références à la religion plutôt qu’à la loi civile.

Le texte contient plusieurs paradoxes. Premièrement, d’un côté il est indiqué qu’il faut veiller à ce que dans les mosquées, il n’y ait aucune velléité de contrôle d’un État étranger sur le devenir de l’islam en France, or parmi les signataires figurent des fédérations directement liées à des pays étrangers : la grande Mosquée de Paris est liée à l’Union des mosquées de France (royaume chérifien), mais aussi le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF - lié à la Turquie). Est-ce que cela veut dire que ces fédérations vont couper tout lien, notamment financier avec certains États étrangers ?

Par ailleurs, dans l’article 5, où l’on retrouve la devise 'Liberté, Égalité, Fraternité', il est inscrit 'il est au sein de l’islam des courants et des interprétations qui peuvent diverger. Ils ne se hiérarchisent pas'. D’une part, on reconnaît que l’islam est pluriel, ce qui est très bien, car il n’y a pas une seule école dominante mais plusieurs courants et sensibilités. Mais quelques pages plus loin, on apprend qu’en même temps, les tenants de cette charte entendent s’inscrire en rupture par rapport à un islam politique.

En note de bas de page figure une liste de mouvements, de courants identifiés comme étant des tenants d’un islam politique et qui favoriseraient une ingérence étrangère ou seraient affiliés à des organisations transnationales dont certains prônent un islam subversif. Sont par exemple mentionnés le salafisme, mais aussi le tabligh, un islam qui se caractérise par le fait qu’il impose à ses membres de ne prononcer aucun jugement politique sur la nature des institutions et de ne pas s’engager politiquement, qui n’a rien à voir avec la moindre action politique. J’ai du mal à imaginer que les auteurs de ce texte aient ignoré le fait que le tabligh est un mouvement qui est représenté au sein de la composante du CFCM. Cela voudrait dire qu’on les exclut a priori, alors même qu’en tant que composante du CFCM, ils sont signataires du document.

D’un côté on ne veut pas hiérarchiser les courants, mais cette charte vise à désigner un certain nombre de courants sociopolitiques ou socioreligieux qui n’auraient pas leur place dans cette tentative de mise en place d’un dialogue entre le pouvoir et les organisations musulmanes.

Quid des articles évoquant les actes antimusulmans et la misogynie ?

Il est fait référence aux actes antimusulmans, comme aux actes antisémites, à l’homophobie et la misogynie. J’observe que c’est un des rares textes émanant d’une communauté religieuse qui met en avant la dénonciation de la misogynie. Or, si ce texte est si formidable, pourquoi ne pas imaginer une charte républicaine du catholicisme ou du judaïsme en France ?

Mais dans les articles qui évoquent les actes antimusulmans, jamais le terme d’’islamophobie’ n’est mentionné. Là encore, c’est pour se caler à la commande publique, le terme d’islamophobie suscitant toute une série de polémiques. Très prudent, le CFCM ne reprend jamais le terme, pour ménager la susceptibilité des pouvoirs en place. Dans l’article 9, où il fait directement allusion à la haine antimusulmans, il est dit "les actes hostiles aux musulmans de France et aux symboles de leur foi est l'œuvre d'une minorité extrêmiste qui ne saurait être confondue ni avec l'État, ni avec le peuple français". C'est donc clairement une allusion faite en faveur des pouvoirs publics afin de refuser toute tentative visant à dénoncer une islamophobie d’État systémique.

Il y a une attitude de très grande loyauté de la part du CFCM à l’égard des pouvoirs publics, quitte même à se couper de toute une base de jeunes musulmans qui, à tort ou à raison, estiment être victimes d’'islam-bashing', et pour qui l’islam sert de punching-ball. Mais dans ces conditions, si l'on ne prononce pas le terme d’islamophobie, à quoi sert l’Observatoire de lutte contre l’islamophobie, qui est un organisme émanant du CFCM ?

Pour ce qui est de l’évocation de l’égalité homme-femme, il ne faut pas faire de cet article quelque chose de si révolutionnaire que cela - sauf le fait de pointer la misogynie, ce qui est original pour un texte émanant de représentants d’un culte -.Pour autant, il s’agit de rappeler que les hommes et les femmes sont issus de la même âme en disant qu’ils ont les mêmes devoirs, droits, et obligations.

Simplement, c’est un énoncé qui a une vertu pédagogique, mais cela ne signifie pas pour autant que les femmes auront accès aux mêmes responsabilités religieuses que les hommes. La preuve, c’est que la question de l’imamat féminin n’est toujours pas à l’ordre du jour, pas plus que le sacerdoce des femmes n’est à l’ordre du jour dans le catholicisme.

Dans le fond, ces dispositions sont-elles adaptées aux réalités ?

On sait que dans un certain nombre de communautés, les femmes ont de nombreuses responsabilités en terme d’encadrement, d’enseignement. Or, là il s'agit simplement de rappeler que, pour autant, aucun discours stigmatisant, de type sexiste, ne pourrait s’adosser à une référence à l’islam.

Maintenant, il faut voir quels sont les postes qu’occupent les femmes dans les différents lieux de cultes. Elles ne sont jamais sur des postes de direction alors même qu’elles assument une partie importante de l’administration de ces lieux, et notamment de l’enseignement. Donc, je ne pense pas que ce soit l’article le plus révolutionnaire de cette charte.

La question que je me pose avant tout c’est : à qui s’adresse cette charte ? Est-ce qu’elle s’adresse vraiment aux acteurs de terrain ? En effet, bon nombre d’entre eux se sont sentis mis de côté parce qu’ils n’ont pas eu leur mot à dire. Même les grandes mosquées, qui normalement font partie des membres fondateurs du CFCM, n’ont pas eu voix au chapitre, alors que ce sont elles qui sont en contact avec l’islam des territoires : c’est là ou l’islam se construit au quotidien, là que se tissent des relations, des sociabilités… Or, cet islam n’est pas du tout représenté à l’heure actuelle.

Par ailleurs, c’est une chose de répondre à la demande des pouvoirs publics, c’en est une autre de donner force de loi en interne à ce texte. Finalement, cette charte semble être un texte pondu d’en haut pour le bas, et qui, parfois, ne prend pas suffisant en compte les réalités locales.

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