Dissolution de Génération identitaire : qui est derrière ce groupe d'extrême droite anti-migrants ?

Des membres de Génération Identitaire lors d'une manifestation contre les migrants, le 28 mai 2016, à Paris.
Des membres de Génération Identitaire lors d'une manifestation contre les migrants, le 28 mai 2016, à Paris. © Matthieu Alexandre, AFP

Le ministre français de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé avoir lancé une procédure de dissolution contre Génération identitaire, réclamée de longue date par plusieurs associations et partis politiques du pays. Depuis plusieurs années, ce groupe d'extrême droite anti-migrants s'est fait connaître par ces actions très médiatiques, même s'il ne compte que peu de militants. 

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"Ne sois plus seulement spectateur, deviens un acteur de la reconquête". Sur le site Internet de Génération identitaire, le ton est donné. Le groupe d'extrême droite ouvertement anti-migrants affiche la couleur. "Nous appelons la jeunesse à relever la tête : face à la racaille, face à ceux qui veulent fliquer notre vie et nos pensées, face à l'uniformisation des peuples et des cultures, face au raz-de-marée de l'immigration massive, face à une école qui nous cache l'histoire de notre peuple pour nous empêcher de l'aimer, face à un prétendu vivre-ensemble qui vire au cauchemar…", peut-on lire dans sa page de présentation.

Des paroles et surtout des actions qui ne passent plus. Le ministre de l'Intérieur, Gérard Darmanin, a annoncé samedi 13 février avoir enclenché une procédure de dissolution de Génération identitaire, après plusieurs opérations contre les migrants menées en France qui pourraient relever, selon le code de la sécurité intérieure (CSI), de "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur origine".

"Cette organisation a désormais dix jours pour répondre au contradictoire", a précisé le ministre de l'Intérieur sur son compte Twitter. Ce dernier avait déjà évoqué la possibilité de dissoudre le mouvement dès le 26 janvier après une action anti-migrants menée par Génération identitaire dans les Pyrénées. Une trentaine de militants s'étaient déployés entre la ville de Luchon, en Haute-Garonne, et la frontière espagnole. Avec des voitures sérigraphiées, 'Défend Europe', ils s'étaient installés au Col du Portillon et certains étaient partis en randonnée en utilisant un drone pour surveiller la frontière.

Des actions coup de poing

Depuis plusieurs années, ce groupuscule s'est fait connaître pour ses actions coup de poing largement relayées sur les réseaux sociaux. Elle a fait de ces opérations spectaculaires sa marque de fabrique. Cette formation est née sur les cendres d'Unité radicale (UR) dissous en août 2002 après la tentative d'assassinat de Jacques Chirac par l'un de ses militants Maxime Brunerie. Comme le raconte Libération, "d'ex-membres créent le Bloc identitaire, conscients qu'il faut rompre avec les aspects les plus outranciers d'UR, notamment l'antisémitisme. Génération identitaire, la branche jeune du mouvement, s'émancipe peu à peu et devient l'organisation de référence".

Le groupe, dont le logo s'inspire du "lambda" qui ornait les vêtements des habitants de Sparte, un temps rempart contre les ambitions perses de conquête de la Grèce, se fait connaître en septembre 2012 par une première vidéo intitulée "Déclaration de guerre". Visages découverts, filmés en gros plan, des jeunes n'hésitent pas à parler de leurs revendications : "Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé, qui a cessé de croire que Kader pouvait être notre frère, la planète notre village et l'humanité notre famille".

Un mois plus tard, ils passent pour la première fois à l'action en occupant le toit d'une mosquée en construction à Poitiers et en déployant pendant quelques heures des banderoles hostiles à l'immigration et à l'islam. La dissolution de Génération identitaire est à l'époque déjà étudiée par le gouvernement, mais sans suite.

Le buzz fonctionne et le groupe réussit à attirer l'attention. Avec parcimonie, Génération identitaire organise des campagnes chocs : le blocage en 2016 de ponts reliant la jungle de Calais, un immense campement de migrants, au centre-ville, un rassemblement en 2017 devant le Bataclan "pour la défense de l'Europe face aux islamistes" ou encore l'intrusion en 2018 d'un local à Marseille de l'association SOS Méditerranée qui vient en aide aux migrants.

Une bataille médiatique

Mais le groupe se fait surtout remarquer en avril 2018 par une vaste opération au Col de l'Échelle, point de passage de nombreux migrants dans les Hautes-Alpes. Une centaine de personnes vêtues de la même doudoune bleue se mobilisent, avec deux hélicoptères, une banderole géante, et une "frontière symbolique" matérialisée dans la neige par des grillages en plastique. Trente-mille euros sont dépensés pour cette opération qui est essentiellement financée grâce aux dons de sympathisants et d'adhérents du mouvement, selon le site de France Info : "Une somme importante qui représente 10 % du budget annuel de Génération identitaire, estimé à 300 000 euros". 

La justice s'empare également du dossier. Trois membres de Génération identitaire sont condamnés à six mois de prison ferme en août 2019, avant d'être finalement relaxé en décembre 2020 en appel. Ces actions sont finalement peu nombreuses, mais elles sont efficaces comme le souligne le politiste Stéphane François, chercheur associé à l'Ecole pratique des hautes études, sur le site The Conversation : "Leur objectif est de faire parler d'eux. Ainsi, ils n'hésitent pas à inviter des journalistes afin de médiatiser leurs actions. Pour augmenter leur audience, ils diffusent leurs happenings et les retours de la presse via Novopress, leur agence de presse et leur site".

Cette bataille médiatique est particulièrement travaillée. "Lors des opérations d'"agitprop", les militants savent filmer les cortèges de façon à paraître bien plus nombreux qu'en réalité. La vitrine est également soignée : les filles – minoritaires – sont placées stratégiquement en tête de cortège, et la plupart des militants sont particulièrement propres sur eux, bien loin des représentations habituelles des plus extrémistes de l'extrême droite, comme celle des skinheads", décrit ainsi le JDD. Il faut dire que malgré leur agitation, les membres de Génération identitaire ne sont pas si nombreux. Selon le politologue, Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques, ils seraient environ 800 militants.

Des théories qui se diffusent

En 2019, plusieurs membres du Rassemblement national, dont le porte-parole du RN, Sébastien Chenu et l'eurodéputé Nicolas Bay, avaient apporté leur soutien aux trois cadres de Génération identitaire condamnés à de la prison ferme. La présidente du parti, Marine Le Pen, s'est aussi élevée le 27 janvier contre le projet de dissolution de Gérard Darmanin en invoquant la liberté d'expression. "Ce qui scandalise M. Darmanin doit faire l'objet d'une dissolution. Ça, ce n'est pas l'État de droit", avait-elle estimé. Malgré cette proximité, des divergences existent entre le parti politique et Génération identitaire. "Le Front national se base avant tout sur l'État-nation tandis que les groupuscules d'extrême droite, à l'exemple de Génération identitaire, se revendiquent comme culturalistes. À savoir qu'on se réfère à une identité locale, ensuite nationale, et enfin culturelle européenne", avait ainsi estimé Jean-Yves Camus dans les pages des Inrocks.

En d'autres termes, le groupe entend défendre une identité ethnique et culturelle européenne qui serait menacée par le métissage. Pour eux, la cohabitation entre différentes cultures est impossible. "Ces théories se diffusent non seulement dans la société française, mais trouvent écho un peu partout en Europe. On pense ainsi à Generation Identity, fondé par le jeune autrichien Markus Willinger, au groupe italien dont des membres étaient présents dans les Alpes et qui se sont déjà manifestés en 2017 lors de l'opération "Defend Europe" en Méditerranée, ou encore à Identitäre Bewegung", précise le politologue Stéphane François.

De nombreuses associations s'inquiètent du comportement de ces groupes. La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme demande notamment depuis longtemps la dissolution de cette "milice privée". En 2019, sur son site Internet, la Licra avait expliqué la nécessité d'une telle décision : "Si nos compatriotes et les pouvoirs publics ne mesurent pas le danger de l'idéologie véhiculée par ce groupuscule, d'autres en revanche en mesurent l'intérêt et l'opportunité : ce n'est pas un hasard si le terroriste de Christchurch qui a assassiné des musulmans dans leurs mosquées, fait partie de la liste des généreux donateurs de Génération identitaire".

En 2019, les dissolutions de plusieurs groupuscules d'ultradroite, dont Bastion social, Blood and Honour et Combat 18, ont déjà été prononcées à la demande du président français Emmanuel Macron. Mais est-ce pour autant la bonne solution s'interroge Jean-Yves Camus ? Dans une tribune publiée dans Charlie Hebdo, le politologue estime que ce sera "une mesure qui ne règle rien" et qui "contourne le problème essentiel et de nature politique : la montée en puissance continue du RN et les 48 % annoncés de sa candidate en 2022". "Comme, de plus, il est à peu près certain que le mouvement trouvera les moyens de se reformer, les avantages de la dissolution sont minces", conclut-il.

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