"Islamo-gauchisme" : les universitaires français indignés par l'enquête du gouvernement

La ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, à l'Assemblée nationale, le 12 janvier 2021.
La ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, à l'Assemblée nationale, le 12 janvier 2021. © AFP - Christophe Archambault
Texte par : Julia DUMONT
7 mn

La ministre française de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a annoncé, mardi, vouloir ouvrir une enquête sur l'"islamo-gauchisme" à l’université. Le milieu enseignant a dénoncé une polémique stérile, visant à délégitimer les sciences sociales.

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Dans le monde universitaire français, la condamnation a été unanime après les propos tenus mardi 16 février, à l’Assemblée nationale, par Frédérique Vidal. Devant les députés, la ministre de l'Enseignement supérieur a annoncé avoir demandé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) "un bilan de l'ensemble des recherches" qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui tient du militantisme.

Invitée dimanche soir sur la chaîne CNews, la ministre avait pointé l'"islamo-gauchisme" qui, selon elle, "gangrène la société dans son ensemble et l'université n'est pas imperméable". "Ce que l'on observe dans les universitésc'est qu'il y a des gens qui peuvent utiliser leurs titres et l'aura qu'ils ont – ils sont minoritaires (...) – pour porter des idées radicales ou pour porter des idées militantes", a-t-elle affirmé.

Utilisé par certains pour décrire une convergence supposée entre  l'extrême gauche et l'islamisme, le terme "islamo-gauchiste" est devenu une invective visant les politiques et intellectuels attentifs aux discriminations subies par les musulmans. Le terme n'a cependant rien de scientifique et ne constitue pas un domaine de recherche.

#VidalDémission

Dès mardi, la réaction des universitaires a été massive sur les réseaux sociaux. Le hashtag #VidalDémission figurait parmi les plus utilisés en France. De très nombreux professeurs, chercheurs et maîtres de conférence se sont indignés de propos "honteux" et "extrêmement graves".

Peu coutumière des polémiques, la Conférence des présidents d'université (CPU) a publié, de son côté, un communiqué pour "faire part de sa stupeur" face aux propos de la ministre. "La CPU regrette la confusion entre ce qui relève de la liberté académique, la liberté de recherche dont l’évaluation par les pairs est garante, et ce qui relève d’éventuelles fautes ou d’infractions, qui font l’objet si nécessaire d’enquêtes administratives (par l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche), ou d’enquêtes pénales", peut-on lire dans le texte.

Certains universitaires accusent Frédérique Vidal de chercher à détourner l’attention du public de la situation dramatique que connaissent les étudiants en raison de la crise sanitaire. “La semaine dernière, [la ministre] a été mise en cause au Sénat pour répondre face à la détresse étudiante. Il y a 20 % des étudiants qui ont recours à l’aide alimentaire, sans parler des suicides et de la détresse psychologique. Elle en est directement responsable”, estime Christelle Rabier, maîtresse de conférence à l’EHESS, interrogée par le Huffington Post.

"Une longue histoire d’attaques"

Pour Marielle Debos, maîtresse de conférence en sciences politiques à l’université Paris-Nanterre, le choix d'utiliser ces propos en particulier traduit une droitisation du gouvernement et illustre les tensions qui existent autour de certains sujets de recherches. "Il y a une longue histoire d’attaques envers des domaines de recherches comme le féminisme ou le racisme", explique l’universitaire à France 24.

Nombre de chercheurs travaillant sur ces questions sont régulièrement accusés "d’être influencés par les États-Unis", rappelle-t-elle, soulignant la double injonction faite aux universitaires "d’un côté, de s’internationaliser, de publier en anglais", et, de l’autre, d'éviter les sujets supposément importés de l'étranger, comme le racisme et le genre (racial studies et gender studies), plus fréquents outre-Atlantique.

Sarah Gensburger, chercheuse en sciences politiques à l’Institut des sciences sociales du politique du CNRS interrogée par France 24, estime également que les propos de Frédérique Vidal font "partie d’une offensive générale qui va bien au-delà du ministère de la Recherche". Pour elle, "le but principal est de dire que ce gouvernement se positionne sur une partie bien précise de l’échiquier politique" et de "décrédibiliser les sciences sociales".

"C’est aussi problématique qu’elle ne parle que des sciences sociales, comme si les autres sciences n’avaient pas de lien avec la société", ajoute la chercheuse. Pourtant, la contestation à la suite des propos de la ministre a rassemblé l'ensemble du monde universitaire.

"Nous sommes sans cesse évalués"

Dans un billet publié sur le blog Hypothèses, le mathématicien Benoît Kloeckner a ainsi dénoncé des déclarations "extrêmement graves" et qui "forment une attaque frontale non seulement contre les libertés universitaires qui garantissent l’indépendance de la recherche par rapport au pouvoir politique, mais aussi contre toutes celles et ceux qui, à l’université et ailleurs, mettent leur énergie à rendre la société meilleure : plus juste, plus inclusive, moins discriminante, où tous et toutes ses membres ont place égale".

"Je ne vous reconnais aujourd’hui plus comme ma ministre, Madame Vidal. Je ne me sens plus lié par vos écrits. Vous avez rompu le lien de confiance qui doit lier une ministre aux agents et usagers de son ministère", ajoute le scientifique.

Si l’intention de Frédérique Vidal de lancer une enquête sur les universités a tant choqué dans le milieu, c’est également parce qu’elle laisse entendre que des pans entiers de la recherche en France se feraient sans que le ministère en ait connaissance.

"Nous sommes sans cesse évalués. Les laboratoires de recherche passent des contrats avec l’État et, dedans, il y a les axes de recherches sur lesquels on va travailler. Donc même si Frédérique Vidal voulait faire des recherches, elle a tous les éléments à disposition", s’indigne Sarah Gensburger. "Tenir ces propos devant tous les citoyens, c’est laisser penser qu’on fait ce qu’on veut alors qu’on est sans cesse enjoints de dire ce qu’on fait."

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