La pandémie de Covid-19, "une aubaine" pour les sectes en France

La Miviludes est placée sous la tutelle de Marlène Schiappa, la ministre déléguée à la Citoyenneté, ici à l'Élysée le 3 février 2021.
La Miviludes est placée sous la tutelle de Marlène Schiappa, la ministre déléguée à la Citoyenneté, ici à l'Élysée le 3 février 2021. © Ludovic Marin, AFP

Gourous du bien-être et théoriciens du complot prospèrent en cette période d’incertitudes et d’isolement social. Une note de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) remise mercredi au gouvernement dresse un état des lieux de ces nouvelles tendances, pour partie liées au Covid-19. Parmi les signalements recensés, 40 % concernent des questions de santé.

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Plusieurs milliers d’euros pour un jeûne censé vous guérir du Covid-19, des personnes qui refusent soudainement de porter le masque ou s’éloignent de leurs proches depuis le premier confinement, voici quelques uns des témoignages recueillis ces derniers mois par le Centre national d’accompagnement familial face à l’emprise sectaire (Caffes).

"La pandémie a été la porte ouverte à ces gourous de la santé qui se font de l’argent sur la peur des gens", déplore auprès de France 24 Charline Delporte, présidente du Caffes. En 2020, son association a enregistré une hausse de 20 % du nombre de personnes accompagnées, victimes de dérives sectaires.

Un constat partagé par Pascale Duval de l’Union nationale des Associations de défense des Familles et de l’Individu (Unadfi). "À chaque fois qu’il y a une crise et qu’une population est fragilisée, il y a une recrudescence de signalements. On le constate notamment après les catastrophe naturelles, analyse la porte-parole de l’Unadfi. L’avantage de cette crise pour les gourous est qu’elle est mondiale et qu’elle concerne tout le monde".

Le rapport de la Miviludes remis au gouvernement mercredi 24 février, révèle en effet une augmentation du nombre de cas de dérives sectaires l’année dernière : 3 008 signalements ont été effectués en 2020, contre 2 800 en 2019, dont 686 jugés sérieux. 

Parmi les signalements recensés, "40 % concernent des questions de santé, de bien-être ou de médecine alternative, 25 %, des mouvements religieux, avec un regain des courants apocalyptiques".

Complots et crudivorisme

Dans le collimateur des autorités et des associations, des gourous souvent identifiés depuis plusieurs années mais qui ont trouvé avec la pandémie un terrain fertile pour développer leur emprise.

Exemple avec Thierry Casasnovas, l’apôtre du crudivorisme, une pratique qui consiste à manger des aliments crus, et dont la chaîne YouTube dépasse les 500 000 abonnés. "La crise sanitaire lui a permis de théoriser ses idées complotistes auprès d’une audience assez large, éloignée du discours public sur la santé", détaille la note de Miviludes qui indique qu’une enquête a été ouverte contre lui pour mise en danger de la vie d’autrui. 

Autre vieille connaissance des chasseurs de gourous, Jean-Jacques Crèvecœur, un belge installé au Québec pour qui la 5G est à l’origine du virus ou encore Silvano Trotta, l’un des meneurs du discours antirestrictions.

"Ces gens-là sont présentés comme théoriciens du complot mais ils existent dans nos fichiers depuis très longtemps comme étant à la tête de mouvements sectaires", explique Pascale Duval à France 24.

La note de la Miviludes précise que le complotisme "ne peut être considéré comme une dérive sectaire dans son acception juridique", mais que certains phénomènes "peuvent répondre aux critères de dérives et de nocivité". "Si ces phénomènes d’emprise et de radicalisation amènent la personne à rompre avec elle-même, la société et son entourage alors, selon nous, c’est une situation sectaire", insiste la porte-parole de l'Unadfi.

Les experts pointent aussi du doigt la mouvance Qanon dont la montée en puissance en France "inquiète au regard des prochaines élections présidentielles".

Un affaiblissement de la Miviludes ?

Mais la Miviludes, créée en 2002, a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Sans président depuis deux ans, la Mission a été dissoute dans sa forme originelle début 2020 pour être rattachée au ministère de l’Intérieur. "C'est une catastrophe, déclarait à l’époque sur France Inter Georges Fenech, l’ancien député LR et président de la Miviludes de 2008 à 2012. Cette décision est d'une conséquence terrible. Cette institution nous était enviée par le monde entier".

"L’appellation de 'Mission interministérielle' est aujourd’hui une fiction, un mensonge, estime Jean-Pierre Brard, ancien député apparenté communiste et adversaire acharné des sectes en France, joint par France 24. Ce n’est plus qu’un petit service du ministère de l’Intérieur qui n’a pas autorité sur les services fiscaux qui pourtant ont fait un travail très important contre les sectes".

Cet ancien membre de la Miviludes n’a toujours pas digéré ce rattachement au ministère de l’Intérieur et des Cultes car selon lui, le phénomène sectaire peut se retrouver aussi bien dans la santé, l’éducation, la culture ou encore le monde sportif.

"Le gouvernement a fait le choix irresponsable d’affaiblir la lutte contre les sectes", conclut Jean-Pierre Brard qui regrette l’absence de groupes d’études sur les sectes à l’Assemblée Nationale.

Cependant, le gouvernement semble vouloir donner un nouveau souffle à la Miviludes et rassurer sur son avenir. Marlène Schiappa, qui en a désormais la tutelle, vient de nommer à sa tête la magistrate Hanène Romdhane et a également dévoilé mercredi un nouveau conseil d’orientation composé de personnalités reconnues, dont l’ancien président Georges Fenech.

Selon le gouvernement, 140 000 personnes seraient touchées par les dérives sectaires en France dont 90 000 enfants. Des chiffres qui, selon les associations, seraient largement sous évalués.  

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