Manifestations contre les mesures sanitaires en Europe : pourquoi les Français sont-ils si sages ?

Manifestation contre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement finlandais pour lutter contre la pandémie de Covid-19, à Helsinki, le 20 mars 2020.
Manifestation contre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement finlandais pour lutter contre la pandémie de Covid-19, à Helsinki, le 20 mars 2020. © Antti Aimo-Koivisto / Lehtikuva via AP

Pays-Bas, Italie, Royaume-Uni, Allemagne... En Europe, les mouvements de contestation contre les mesures sanitaires prennent de l’ampleur et se déroulent parfois de manière violente. Si la France semble jusqu’ici épargnée par ce phénomène, la défiance grandissante vis-à-vis des institutions inquiète le gouvernement au plus haut point, selon le chercheur en science politique Antoine Bristielle. Entretien.

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Ils étaient des milliers à manifester, samedi 20 mars, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse ou bien encore au Royaume-Uni, pour exprimer leur opposition aux mesures sanitaires. Alors que la crise du Covid-19 s'enlise, les mouvements de contestation prennent de l'ampleur en Europe sur le thème de la défense des libertés individuelles.

Ces manifestations, parfois violentes comme à Londres, Dresde ou Amsterdam, n’ont pas touché jusqu’ici la France, qui entame pourtant son troisième confinement et n’est pas étrangère aux mobilisations citoyennes de grande ampleur.

Les Français seraient-ils plus dociles que leurs voisins européens face aux restrictions sanitaires ? Éléments de réponse avec Antoine Bristielle, professeur agrégé de sciences sociales, chercheur en science politique et auteur de l’essai "À qui se fier ? De la crise de confiance institutionnelle à la crise sanitaire".

France 24 : Comment analysez-vous cette montée des mouvements de contestation en Europe contre les mesures sanitaires ? Où trouve-t-elle ses origines ?

Antoine Bristielle : Avec la pandémie, un nouveau thème est apparu, celui de la défense des libertés publiques, jusqu’ici peu présent en Europe. Des mouvements antisystème, notamment d’extrême droite, ont utilisé cette brèche pour fédérer des groupes de divers horizons rassemblés autour de la contestation.

Il s’agit donc de mouvements complètement hétéroclites qui rassemblent des manifestants d’extrême droite, mais aussi d’extrême gauche ou encore des adeptes de théories du complot, parfois moins marqués politiquement. Ces manifestants ne correspondent pas aux profils habituels que l’on retrouve dans les mouvements sociaux, car ils sont animés par le rejet d’un système et non par un idéal commun.

En France, la défense des libertés publiques est un thème fédérateur, comme on a pu le voir récemment lors des manifestations contre la loi "Sécurité globale". Comment expliquer que ce type de mouvement ne prenne pas ? 

C’est effectivement un paradoxe intéressant ! Je pense qu’il faut différencier deux aspects : la défiance vis-à-vis des institutions et l’opposition visible par le biais de manifestations. En France, les études montrent que la défiance est extrêmement présente. Alors que sur la population globale, la confiance dans les institutions a tendance à augmenter lors de crises majeures, comme celle que nous connaissons actuellement ou après des attaques terroristes, son niveau est resté très bas en France durant la crise du Covid-19. Il fait partie des plus bas d’Europe, derrière la Bulgarie, l’Espagne ou l’Italie.

Pour autant, si la défiance vis-à-vis des mesures prises est très forte, elle n’est pas structurée. Les appels à la désobéissance sur les réseaux concernent principalement des actions individuelles comme de retirer son masque dans les commerces ou des appels à ne pas respecter le couvre-feu. Cette défiance peut également s’exprimer de manière spontanée, comme on a pu le voir à Marseille, samedi, lors d’un carnaval où les mesures barrières n’ont pas été respectées.

Par ailleurs, elle ne trouve pas d’incarnation politique en France. Les partis d’opposition sont critiques vis-à-vis de la gestion de la crise, mais aucun n’appelle à la désobéissance ; l’extrême droite ne peut se le permettre en raison de ses ambitions présidentielles. Dans d’autres pays comme l’Allemagne, la situation est différente avec des groupes radicaux qui évoluent en marge du système et ont une certaine influence. Pour autant, si la contestation est plus visible et spectaculaire dans les pays où les gens manifestent, cela ne signifie pas que son niveau est plus fort au sein de la population qu’en France.

Cette défiance des populations face aux mesures sanitaires affecte-t-elle les décisions politiques ?

Les dirigeants européens sont extrêmement attentifs à l’évolution de l’opinion publique sur cette question. La très grande prudence autour du vaccin d’AstraZeneca en est une illustration probante. "L’acceptabilité" des mesures est devenue une boussole, poussant parfois les dirigeants à commettre de graves erreurs. Ça a été le cas en France, lorsque le gouvernement a misé sur un démarrage en douceur de la vaccination pour ménager les "antivaccins", sans comprendre que la majorité de la population souhaitait au contraire se faire vacciner au plus vite, afin de reprendre une vie normale.

Au début de la crise, le gouvernement a pris des mesures coercitives, estimant que c’était le seul moyen de faire respecter les règles. Aujourd’hui, il craint que ce type de mesures ne soient pas respectées, même si elles sont obligatoires, et n’a d’autre choix que de compter sur la responsabilité des Français. Si le pays n'a pas connu jusqu’ici ces mouvements de contestation des mesures sanitaires, le gouvernement demeure très inquiet. L’épisode des Gilets jaunes a laissé des traces et le pouvoir veut tout faire pour conserver la paix sociale.

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