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Covid-19 : en Seine-Saint-Denis, “les écoles restent ouvertes à tout prix, même sans professeurs”

L'entrée du lycée Eugène Delacroix à Drancy en Seine-Saint-Denis.
L'entrée du lycée Eugène Delacroix à Drancy en Seine-Saint-Denis. © Benjamin Dodman, France 24

À Drancy, le lycée Eugène Delacroix cristallise le débat en France sur la fermeture des écoles. Vingt parents d’élèves de cet établissement sont décédés du Covid-19, soulignant l’urgence de la situation épidémique dans le département le plus pauvre de métropole, alors que le gouvernement a fait du maintien des écoles ouvertes une fierté nationale. Reportage.

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Profitant de la chaleur précoce de ce début de printemps, Fatimata ne prête guère attention aux caméras de télévision et aux camions satellites stationnés devant son lycée à Drancy, en Seine-Saint-Denis, au nord-est de Paris.

“C’est plutôt stylé”, s’amuse la lycéenne de 15 ans, appuyée contre la clôture en fer et en béton du lycée Eugène Delacroix.

La journée tire à sa fin et pourtant Fatimata et son amie Basmala ont eu à peine deux heures de cours. En temps normal, les filles auraient savouré ce temps libre. Mais dans la situation actuelle, c’est plutôt une source d’inquiétude pour les deux lycéennes.

“De plus en plus de professeurs tombent malades et ne sont pas remplacés”, soupire Fatimata. On a déjà des semaines de retard sur le programme et ça ne fait que empirer”.

Si la clôture du lycée permet de maintenir les caméras à distance, c’est de l’intérieur que l’école est assiégée. Ces dernières semaines, le coronavirus s’est répandu comme un feu de forêt à travers les couloirs étroits et les salles sans aération, contaminant personnel éducatif, élèves et parents. 

Une affiche sur la grille d'entrée du lycée Eugène Delacroix à Drancy.
Une affiche sur la grille d'entrée du lycée Eugène Delacroix à Drancy. © Benjamin Dodman, FRANCE 24

Cette situation critique est devenue le symbole du débat de plus en plus vif autour de la stratégie française de “l’école ouverte” que le gouvernement défend coûte que coûte, même si l’épidémie flambe dans plusieurs régions en raison de la percée du variant britannique

“Le gouvernement est prêt à laisser le virus vider cette école petit à petit”, déplore un professeur d’histoire qui préfère garder l’anonymat. Il fait partie de la trentaine d’enseignants à avoir exercer son droit de retrait en invoquant “un danger imminent”.  

Depuis début mars, une vingtaine de ses collègues ont été contaminés allongeant encore un peu plus la liste des professeurs qui manquent à l’appel.

“Le gouvernement s’en fiche”

Parmi les professeurs qui ont rejoint le mouvement de contestation, Éric Finot se souvient de son arrivée dans l’établissement, il y a 20 ans, en tant que professeur de littérature. Le lycée Delacroix avait alors son propre médecin et deux infirmières à plein temps. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une infirmière et une deuxième à temps partiel pour veiller sur 2 400 élèves d’un département durement frappé par la troisième vague de Covid-19.

Le lycée a été contraint de fermer un quart de ses classes car, selon le protocole sanitaire appliqué dans les zones les plus touchées par l’épidémie, dès qu’un cas est signalé dans une classe, elle doit être interrompue. Ces dernières semaines, deux directeurs adjoints ont été contaminés et le virus a obligé les deux tiers des professeurs auxiliaires à se mettre à l’isolement.

Le professeur Eric Finot a reçu une lettre du rectorat lui signifiant que son droit de retrait est rejeté, sous peine de retenue salariale.
Le professeur Eric Finot a reçu une lettre du rectorat lui signifiant que son droit de retrait est rejeté, sous peine de retenue salariale. © Benjamin Dodman, FRANCE 24

Mais c’est un autre chiffre qui a particulièrement retenu l’attention : 20 étudiants ont perdu l’un de leurs parents depuis le début de la pandémie, un décompte sinistre qui explique la présence des médias ce jour-là.

S’il n’y a pas de preuves que ces décès soient liés à des contaminations au sein du lycée, “ce chiffre est un rappel inquiétant de la vulnérabilité de la population locale”, analyse Aline Cottereau, une professeure qui exerce également son droit de retrait.

La semaine dernière, elle et ses collègues ont écrit une lettre à Emmanuel Macron pour dénoncer la situation sanitaire “alarmante” dans leur établissement. Ils ont demandé la fermeture immédiate de l’école et le passage aux cours à distance, une revendication relayée par de nombreux politiques, médecins et responsables éducatifs de Seine-Saint-Denis.

Département le plus pauvre de métropole, le 93 a été durement éprouvé par les vagues successives de la pandémie. Avec près de 800 cas pour 100 000 habitants, soit plus du double de la moyenne nationale, c’est la zone où le virus se répand le plus rapidement.

Alors que de nombreux parisiens et franciliens de quartiers plus favorisés sont passés au télétravail, la Seine-Saint-Denis a au contraire fourni une grande partie des travailleurs de première ligne qui ont permis de faire fonctionner la capitale. Un habitat exigu et le manque de docteurs dans le département ont aussi contribué à fragiliser ses habitants.

“La pandémie n’a fait qu’exacerber des inégalités qui existaient déjà”, assure Marie-Hélène Plard, qui dirige une école maternelle à Saint-Denis. Le manque de structures médicales affecte tout le monde ici, les écoles comprises”.  

Selon elle, le nombre de cas de Covid-19 dans les écoles est souvent sous-estimé. Les parents seraient réticents à déclarer un cas positif dans leur famille car “ils se retrouveraient coincés à la maison avec leurs enfants et risqueraient de perdre leur emploi”. 

Comme d’autres directeurs d’école, Marie-Hélène Plard doit jongler avec les absences de professeurs contaminés ou placés à l’isolement. Elle déplore l’échec du gouvernement à mettre en place des tests systématiques et la difficulté de respecter la distanciation sociale dans les écoles. Par ailleurs, ces demandes répétées de remplacement des fenêtres fixes et l’installation de purificateurs d’air dans son établissement sont restées sans réponse.

“Nous avons toujours été en faveur du principe de garder les écoles ouvertes plutôt que de laisser les enfants à la maison, mais nous aurions dû mieux nous y préparer. Au lieu de cela, les écoles restent ouvertes à tout prix, même sans professeurs. Le gouvernement se fiche de ce qui s’y passe”.

>> À lire : Écoles ouvertes par temps de Covid, "une exception française" controversée

“L’exception française”

Maintenir les écoles ouvertes plus longtemps que tous ses voisins européens est l’une des grandes fiertés du gouvernement, une stratégie saluée comme étant une “exception française” par le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Cependant, syndicats enseignants et épidémiologistes ont largement critiqué le peu d’actions des pouvoirs publics pour limiter la propagation du virus, protéger le personnel et alléger leur charge de travail.

Mathieu Logothetis, un professeur d’histoire de Seine-Saint-Denis, membre du syndicat SNES-FSU, assure que les appels au recrutement de professeurs, à l’amélioration du protocole sanitaire et de la politique de tests ont été ignorés. Il espère que le gouvernement va changer sa stratégie vaccinale qui, pour le moment, exclut les 900 000 professeurs du pays de la liste des personnes prioritaires.

>>> À lire: Écoles ouvertes par temps de Covid, "une exception française" controversée

Sous pression, Emmanuel Macron, qui s’exprimera publiquement ce mercredi soir, a expliqué à des journalistes la semaine dernière qu’il espérait pouvoir étendre la vaccination aux enseignants à partir du mois d’avril ou du mois de mai, sans toutefois prendre d’engagement ferme sur le sujet.

“Les enseignants sont en première ligne et ne sont pas protégés”, affirme Mathieu Logothetis. Cela ne semble pas gêner le gouvernement de transformer les écoles en garderie tant que l’économie continue à tourner”. 

Un avis partagé par Coleen Brown, une professeure d’anglais du lycée Delacroix, selon laquelle la santé des enseignants et des élèves est mise en danger “pour des raisons purement économiques”.

Coleen Brown est consternée de voir ses collègues américains vaccinés avant même la réouverture des écoles. “La distanciation sociale est impossible, il n’y pas assez de personnel pour faire le ménage, nous n’avons pas de gel hydroalccolique partout et certaines fenêtres ne peuvent même pas s’ouvrir, explique-t-elle. Cela serait inacceptable dans une école privée et sans doute aussi au ministère de l’Éducation”.

Égalité des chances

Cette frustration et cette colère trouvent un écho à travers toute la Seine-Saint-Denis. Comme au collège Claude Debussy d’Aulnay-sous-Bois, qui a servi de décor au film d’Olivier Babinet de 2016, “Swagger”, un vibrant portrait de la diversité des banlieues dont le potentiel reste largement inexploité. Des banlieues si proches de Paris et pourtant éloignées de la promesse républicaine de l’égalité des chances.

Le collège Claude Debussy à Aulnay-sous-Bois, où de nombreux professeurs ont également fait valoir leur droit de retrait.
Le collège Claude Debussy à Aulnay-sous-Bois, où de nombreux professeurs ont également fait valoir leur droit de retrait. © Benjamin Dodman, FRANCE 24

Trouver le juste équilibre entre cette égalité et la protection de la santé des professeurs et des élèves est un véritable dilemme pour les écoles de Seine-Saint-Denis, explique Justine Brax, une professeure d’arts plastiques au lycée professionnel Alfred Costes de Bobigny. Selon elle, la fermeture des écoles dans le 93 serait “une catastrophe”. Elle affirme avoir de la chance d’enseigner dans un espace de travail spacieux et fonctionnel, dans lequel les mesures sanitaires sont plus faciles à appliquer qu’ailleurs dans le département. Elle veut surtout éviter de répéter l’expérience de l’enseignement à distance qu’elle a connu lors du premier confinement.

“Cela ne fonctionne pas avec mes élèves. Certains n’ont pas d’ordinateurs ou doivent s'occuper de leurs frères et soeurs, tandis que leurs parents ne peuvent souvent pas les aider. Ils ne sont pas suffisamment autonomes pour travailler seuls alors qu’ils progressent énormément quand ils travaillent ensemble dans des ateliers du lycée”.

Au lycée Delacroix, le retour de l’enseignement à distance suscite les mêmes inquiétudes parmi les élèves qui travaillent déjà de chez eux une partie de la semaine.

Tout en saluant l’effort fourni par ses professeurs pour faire classe par internet, Sarah (le prénom a été changé), 17 ans, craint d’accumuler trop de retard si l’école venait à fermer. “On est déjà tellement en retard que cela ne serait pas étonnant si les épreuves du baccalauréat étaient annulées”.

Dans le même temps, Sarah a peur de ramener le virus chez elle alors que sa mère vient d’être opérée. “C’est ça la vraie priorité”, affirme son ami Joël, qui place la santé au-dessus des autres considérations et d’ajouter : “Si Macron ne ferme pas les écoles après tout ça, c’est vraiment qu'il s'en fout”.

Adapté de l'anglais par Grégoire Sauvage

 

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