Six nouvelles dispositions contre les féminicides, "des mesurettes bien insuffisantes"

Début juin 2021, 51 décès de femmes tuées par leur mari ou compagnon avaient été comptabilisés en France.
Début juin 2021, 51 décès de femmes tuées par leur mari ou compagnon avaient été comptabilisés en France. © Jean-Luc Mounier, France 24

Un mois après le féminicide de Mérignac, où Chahinez, 31 ans, mère de trois enfants, a été assassinée par son mari, le gouvernement a présenté mercredi soir six mesures pour renforcer la protection des victimes et mieux suivre les auteurs de violences conjugales. "Insuffisant", répondent en chœur les féministes engagées dans la cause. 

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Chahinez, 31 ans, tuée le 5 mai à Mérignac. Stéphanie, 22 ans, tuée le 24 mai à Hayange... La sordide litanie des féminicides ne finit pas de résonner partout en France. Pressé de réagir, le gouvernement a annoncé, mercredi 9 juin, de nouvelles dispositions. Tard dans la nuit, Matignon a déployé un "arsenal de six nouvelles mesures" faisant suite à un rapport d'une mission d'inspection diligentée après l'assassinat de Chahinez, morte en Gironde. La femme de 31 ans, mère de trois enfants, a d'abord été blessée par balles par son mari violent récidiviste avant d'être brûlée vive dans la rue. L'affaire, qui a suscité une vague d'indignation, a aussi fait l'objet d'un rapport d'inspection qui a pointé toute une série de défaillances dans le suivi du conjoint.

Protections des victimes, suivi des agresseurs 

Dans son communiqué nocturne, le Premier ministre Jean Castex assure vouloir "renforcer la protection des victimes de violences et de s'assurer de la pleine mobilisation et coordination de l'ensemble des acteurs compétents." Parmi les mesures annoncées, l'exécutif entend mettre à disposition des juridictions 3 000 "téléphones grave danger" d'ici début 2022. Le dispositif n'est pas nouveau. Il s'agit là d'une augmentation de 65 % de leur nombre par rapport à aujourd'hui. "Ces outils ont fait la preuve de leur efficacité, assure l'exécutif. 1 324 terminaux sont actuellement actifs pour protéger autant de femmes sur plus de 1 800 disponibles". Au niveau local, les comités de pilotage départementaux des "téléphones grand danger" devront également se réunir deux fois par mois, contre deux fois par an actuellement en Gironde par exemple.

Matignon prévoit également un plan de renforcement du recours aux bracelets anti-rapprochement.  Depuis décembre dernier, 1 000 bracelets sont à la disposition des magistrats. Au 8 juin, les juges ont prononcé le port de 147 bracelets, dont 96 sont actifs. Les autorités veulent intensifier et pérenniser le recours à ce dispositif. Comme les armes à feu sont utilisées dans la majorité des féminicides, le Premier ministre a annoncé le renforcement législatif du contrôle de la détention et de l'acquisition des armes, notamment en élargissant le périmètre du fichier national.  

"On n'en peut plus de compter nos mortes" 

Dernières mesures, le chef du gouvernement prévoit la mise en place d'un fichier des auteurs de violences conjugales, comme l'a annoncé, il y a peu le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, mais également "son partage" entre les services. L'arsenal comprend encore la création d'une "instance nationale pour associer régulièrement les associations". Enfin, Jean Castex a prévu le lancement dans les tribunaux judiciaires d'une instance de suivi des situations individuelles réunissant magistrats, forces de sécurité intérieure et service pénitentiaire d'insertion et de probation.    

"Cette prise de conscience des autorités est une bonne chose mais cela reste des mesurettes bien insuffisantes, déplore Fabienne El-Khoury, porte-parole de l'association Osez le féminisme, contactée par France 24. Les Grenelle et les coups de com' s'enchaînent, mais on ne voit pas la différence sur le terrain. On constate toujours qu'une femme continue de mourir tous les trois jours en France. On n'en peut plus de compter nos mortes." Un sentiment partagé par Léna, 19 ans, qui a monté l'antenne locale du collectif féministe #NousToutes à Amiens. "On ne va pas cracher dessus mais ces mesures ne sont pas la hauteur de la situation", réagit-elle auprès de France 24.   

"Prendre le mal à la source" 

Pour lutter efficacement contre ce fléau, Fabienne El-Khoury, comme d'autres féministes, réclame un plan d'un milliard d'euros comme le préconise le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE). "Avec cet argent, on pourrait alors mettre en place des dispositifs d'accompagnement des victimes en créant notamment davantage de places d'hébergement, ou des postes d'intervenants sociaux qui les accompagnent. Il faudrait pouvoir former les agents de sécurité pour les sensibiliser à ce problème." Et Léna de renchérir : "Trop de plaintes sont encore refusées ou classées sans suite [80 % selon le HCE, NDLR]. On répète que la parole des femmes doit se libérer, mais à quoi bon parler quand leurs plaintes ne font l'objet d'aucun suivi ?" 

Fabienne El-Khoury plaide également pour que la France se dote d'instances juridiques spéciales pour traiter plus rapidement les affaires, comme en Espagne. Elle estime également que des campagnes de sensibilisations sont nécessaires. Pour changer les mentalités, "il faut prendre le mal à la source et en parler dans les écoles, abonde Léna. Comme on le fait avec la sécurité routière, il faut pouvoir sensibiliser les plus jeunes sur cette question." 

Pas de fatalité 

Les féminicides ne sont pas une fatalité, estiment les deux militantes. "Les pays européens qui ont davantage de moyens obtiennent de bien meilleurs résultats en la matière, explique Léna. C'est notamment le cas en Espagne ou en Suède. En 2017, il y a eu 123 féminicides en France contre un seul en Suède. Ce pays a mis en place une véritable politique publique pour enrayer le phénomène."

Hasard du calendrier, les annonces gouvernementales tombent le même jour que s'ouvre, ce jeudi à Bastia, le procès du meurtrier de Julie Douib devant la cour d'assises de Haute-Corse. En mars 2019, la mère de deux enfants avait été assassinée à son domicile par son ex-compagnon. L'affaire avait mobilisé des collectifs féministes et conduit à l'organisation, du 3 septembre au 25 novembre de la même année, du Grenelle contre les violences conjugales, réunissant les principaux acteurs de la lutte contre les violences envers les femmes.    

À l'occasion du deuxième anniversaire du Grenelle en septembre prochain, le Premier ministre a déjà fait savoir qu'il comptait à nouveau réunir un comité de suivi pour veiller à la mise en œuvre des nouvelles mesures.   

Malgré les critiques des associations féministes, les quelques mesures gouvernementales ont tout de même fait infléchir la courbe des décès. En 2020, le ministère de l'Intérieur avait décompté 90 féminicides par compagnon ou ex, contre 146 l'année précédente. La page Facebook "Féminicides par compagnons ou ex”, qui comptabilise le nombre de décès, recense 51 féminicides à ce jour depuis le début de l'année. C'est encore bien trop, juge Fabienne El-Khoury. "Surtout quand on sait que les féminicides représentent la partie émergée de l'iceberg des violences conjugales". 

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