Rugby: le chemin ardu du championnat féminin vers la semi-professionnalisation

Paris (AFP) –

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Manque de visibilité, droits télés faméliques, grand écart de niveaux entre les équipes: le championnat de France féminin de rugby peine à se frayer un chemin vers la semi-professionnalisation, dans l'ombre du Top 14 masculin.

Si plus d'une vingtaine des meilleures joueuses, qui évoluent en équipe de France, ont un statut de semi-pro, le reste des effectifs de l'Elite 1 doit jouer les équilibristes pour continuer d'assouvir sa passion et gagner sa vie.

"Certaines finissent le travail à 19h pour aller à l'entraînement à 19h30, elles doivent courir. Ce sont des modes de vie compliqués à assumer et passer sur des contrats (semi-pro) soulagerait les filles", explique Romane Ménager, troisième ligne de Montpellier et des Bleues.

A 24 ans, elle fait partie des cadres du XV de France féminin qui bénéficient d'un contrat fédéral, passé de 50% à 75% cette année, ce qui lui permet de poursuivre, parallèlement, des études de préparation physique.

- "tirer sur la corde" -

Avant l'existence des contrats fédéraux, initiés en 2014 d'abord pour les septistes (discipline olympique), les internationales devaient trouver un aménagement avec leur employeur ou leur école. "Tout dépend si nous sommes avec des gens conciliants ou non et qui comprennent bien notre mode de vie", raconte Romane Ménage, passée par une fac de sport à Lille.

La troisième ligne, qui manquera la reprise des Bleues dans le Tournoi des six nations dimanche en Ecosse en raison d'une blessure, concède avoir eu de la "chance". Ce qui n'est pas le cas de certaines coéquipières qui ont, par exemple, dû poser des congés sans solde pour participer à la Coupe du monde 2014, organisée en France.

Le manager de Montpellier Pascal Mancuso milite pour "améliorer le statut" de l'ensemble des joueuses et leur libérer du temps pour leur sport. "On ne peut pas continuer à tirer indéfiniment sur la corde des filles", insiste-t-il.

Le rugby féminin est en progrès constant, avec 23.470 licenciées recensées par la Fédération française (FFR) au 31 mars 2020, le résultat d'une hausse de 15% chaque année depuis le Mondial-2014. Mais pas assez cependant pour gagner en visibilité.

- une nouvelle formule à horizon 2022 ?-

Les droits télés sont réduits à la portion congrue: cela représente "3.000 euros pour les clubs" chaque année selon Céline Bourillot, ex-vice-présidente chargée du rugby féminin à la FFR. France Télévisions et Eurosport diffusent une partie des phases finales et quelques rencontres de saison régulière. L'Elite 1 reste "difficile à vendre", souligne Laurent Vitoux, président du club de Lille.

Un changement potentiel de la formule du championnat, à l'horizon 2022, doit permettre de le rendre plus lisible et de tendre vers une renégociation des droits télés revue à la hausse, espèrent des dirigeants de clubs.

Selon ce projet, la saison serait rétrécie à cinq mois, de janvier à mai, avec 12 clubs (contre 16 actuellement). Il n'y aurait qu'une seule confrontation par équipe puis des play-offs. "Les joueuses se consacreraient à leur club de janvier à mai et les internationales pourraient donc aller en équipe de France le reste de l'année", détaille le Montpelliérain Pascal Mancuso.

Mais les horaires des rencontres du championnat laissent Laurent Vitoux perplexe: "un jour, on nous a fait jouer un samedi à 16h pour les phases finales. C'est un super horaire pour la retransmission mais ça nous contraint à partir le vendredi... Donc on en revient au problème de base (avec les employeurs, ndlr)", souligne-t-il.

Jean Abeilhou, journaliste rugby pour France Télévisions, pointe un autre problème: l'écart de niveaux "trop" important entre les clubs, qui rend "contre-productive" une meilleure exposition du championnat. Lors des deux premières journées, Montpellier, champion de France en titre et favori à sa propre succession, a battu Lille 81-0 et Lons 75-12, deux équipes... de milieu de tableau.

Mais l'écart "va se réduire dans les années à venir", affirme Jean Abeilhou, optimiste. Assez pour réunir les ingrédients de la semi-professionnalisation?