Pingouins, humour et polémique: le dessinateur des Indégivrables quitte Le Monde

Paris (AFP) –

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Divorce sur la banquise : le dessinateur de presse Xavier Gorce, créateur des "Indégivrables", a quitté mercredi avec fracas Le Monde, reprochant au quotidien d'avoir cédé à la pression des réseaux sociaux en s'excusant d'avoir publié un de ses dessins, jugé choquant par de nombreux internautes.

"J’annonce que je décide immédiatement de cesser de travailler pour Le Monde. Décision personnelle, unilatérale et définitive. La liberté ne se négocie pas", a fait savoir sur Twitter le dessinateur, qui travaillait de longue date avec le journal, parmi d'autres publications.

Xavier Gorce signait depuis 2002 des dessins pour une newsletter quotidienne du Monde.fr et ses célèbres "Indégivrables", des pingouins doués de parole qu'il utilise pour commenter avec ironie l'actualité, avaient essaimé dans les pages du journal en 2012.

Un départ provoqué par une décision : la direction du Monde s'était excusée mardi pour un de ses dessins ayant pour thème l'inceste, qui avait suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux.

Il montrait un jeune pingouin demandant à un congénère : "si j'ai été abusé par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste?".

Certains utilisateurs des réseaux sociaux y avaient vu une forme de transphobie et avaient reproché au dessinateur de se moquer des victimes d'inceste, des critiques que le dessinateur avait rejetées en bloc sur Twitter.

"Ce dessin peut en effet être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres", avait de son côté souligné la directrice de la rédaction du Monde, Caroline Monnot, dans un message publié sur le site du quotidien.

- "Tribunaux populaires" -

Dans un entretien à l'hebdomadaire Le Point, mis en ligne avant l'annonce qu'il cessait sa collaboration avec Le Monde, Xavier Gorce a pourfendu l'attitude du quotidien, dressant un parallèle avec la décision du New York Times de renoncer à publier des caricatures dans son édition internationale après une polémique.

"Croire que l'humour consisterait à se moquer des victimes est un contresens, je fais ce que j'ai toujours fait, j'ironise sur des situations absurdes", a-t-il défendu, se disant "convaincu que le dessin de presse n'est pas là pour faire de la morale ou participer à des élans d'indignation collective".

"Je vois surtout que la susceptibilité des réseaux sociaux a encore frappé !", a déploré le dessinateur, lui même utilisateur assidu de Twitter, critiquant des "tribunaux populaires" qui "s'arrogent le droit de dire ce qui est correct et ce qui ne l'est pas".

"J'espère que la culture woke présente dans la presse anglo-saxonne dite de gauche n'est pas en train de déteindre sur la presse française…", a-t-il conclu, une allusion à la "cancel culture", qui pousse des militants américains et des médias à boycotter certains intellectuels ou artistes.

En plein débat récurrent sur la liberté d'expression et le droit à la caricature incarné notamment par Charlie Hebdo, des personnalités ont apporté leur soutien à Xavier Gorce, à l'instar de Caroline Fourest ou Nicolas Bedos.

- "Pas une censure ni une sanction" -

De son côté le directeur du Monde Jérôme Fenoglio, interrogé par l'AFP, a défendu la position du journal et pris acte de son départ. "C'est une décision de son fait, ce n'était pas notre souhait du tout qu'il cessa sa collaboration", a-t-il assuré.

"Il y a eu une défaillance de notre circuit éditorial, ce dessin était raté et on n'aurait pas du le publier. Il considère que nos excuses sont un désaveu mais ce n'est pas un désaveu en soi, ce n'est pas une censure ni une sanction, c'est juste reconnaitre notre responsabilité éditoriale", a-t-il ajouté.

Pour le responsable, "la liberté de la presse fonctionne dans les deux sens", et qu'à côté de "la liberté pour les dessinateurs de dessiner ce qu'ils veulent, il y a une liberté pour les publications de prendre la décision de publier ce qu'elles veulent", a-t-il souligné, assurant que le dessin de presse gardait toute sa place au Monde.